Jantel-esperluette
Herméneutikon des VET.
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Cette rubrique regroupe divers écrits de grands écrivains que Jean-Claude Pantel aimait lire et faire lire à son entourage.
L’AN NEUF DE L’HEGIRE (Victor Hugo)

Un poème très peu connu signé Victor Hugo sur le prophète de l'Islam Mahomet :



Comme s'il pressentait que son heure était proche,
Grave, il ne faisait plus à personne une reproche ;
Il marchait en rendant aux passants leur salut ;
On le voyait vieillir chaque jour, quoiqu'il eût
A peine vingt poils blancs à sa barbe encore noire ;
Il s'arrêtait parfois pour voir les chameaux boire,
Se souvenant du temps qu'il était chamelier.
Il semblait avoir vu l'Eden, l'âge de d'amour,
Les temps antérieurs, l'ère immémoriale.

Il avait le front haut, la joue impériale,
Le sourcil chauve, l'œil profond et diligent,
Le cou pareil au col d'une amphore d'argent,
L'air d'un Noé qui sait le secret du déluge.
Si des hommes venaient le consulter, ce juge
Laissait l'un affirmer, l'autre rire et nier,
Ecoutait en silence et parlait le dernier.
Sa bouche était toujours en train d'une prière ;
Il mangeait peu, serrant sur son ventre une pierre ;
Il s'occupait de lui-même à traire ses brebis ;
Il s'asseyait à terre et cousait ses habits.
Il jeûnait plus longtemps qu'autrui les jours de jeûne,
Quoiqu'il perdît sa force et qu'il ne fût plus jeune.
A soixante-trois ans une fièvre le prit.
Il relut le Coran de sa main même écrit,
Puis il remit au fils de Séid la bannière,
En lui disant : " Je touche à mon aube dernière.
Il n'est pas d'autre Dieu que Dieu. Combats pour lui. "
Et son œil, voilé d'ombre, avait ce morne ennui
D'un vieux aigle forcé d'abandonner son aire.

Il vint à la mosquée à son heure ordinaire,
Appuyé sur Ali le peuple le suivant ;
Et l'étendard sacré se déployait au vent.
Là, pâle, il s'écria, se tournant vers la foule ;
" Peuple, le jour s'éteint, l'homme passe et s'écroule ;
La poussière et la nuit, c'est nous. Dieu seul est grand.
Peuple je suis l'aveugle et suis l'ignorant.
Sans Dieu je serais vil plus que la bête immonde. "

Un cheikh lui dit : " o chef des vrais croyants ! le monde,
Sitôt qu'il t'entendit, en ta parole crut ;
Le jour où tu naquit une étoile apparut,
Et trois tours du palais de Chosroès tombèrent. "
Lui, reprit : " Sur ma mort les Anges délibèrent ;
L'heure arrive. Ecoutez. Si j'ai de l'un de vous
Mal parlé, qu'il se lève, ô peuple, et devant tous
Qu'il m'insulte et m'outrage avant que je m'échappe ;
Si j'ai frappé quelqu'un, que celui-là me frappe. "
Et, tranquille, il tendit aux passants son bâton.
Une vieille, tondant la laine d'un mouton,
Assise sur un seuil, lui cria : " Dieu t'assiste ! "
Il semblait regarder quelque vision triste,
Et songeait ; tout à coup, pensif, il dit : " voilà,
Vous tous, je suis un mot dans la bouche d'Allah ;
Je suis cendre comme homme et feu comme prophète.
J'ai complété d'Issa la lumière imparfaite.
Je suis la force, enfants ; Jésus fut la douceur.
Le soleil a toujours l'aube pour précurseur.
Jésus m'a précédé, mais il n'est pas la Cause.
Il est né d'une Vierge aspirant une rose.
Moi, comme être vivant, retenez bien ceci,
Je ne suis qu'un limon par les vices noirci ;
J'ai de tous les péchés subi l'approche étrange ;
Ma chair a plus d'affront qu'un chemin n'a de fange,
Et mon corps par le mal est tout déshonoré ;
O vous tous, je serais bien vite dévoré
Si dans l'obscurité du cercueil solitaire
Chaque faute engendre un ver de terre.
Fils, le damné renaît au fond du froid caveau
Pour être par les vers dévoré de nouveau ;
Toujours sa chair revit, jusqu'à ce que la peine,
Finie ouvre à son vol l'immensité sereine.
Fils, je suis le champ vil des sublimes combats,
Tantôt l'homme d'en haut, tantôt l'homme d'en bas,
Et le mal dans ma bouche avec le bien alterne
Comme dans le désert le sable et la citerne ;
Ce qui n'empêche pas que je n'aie, ô croyants !
Tenu tête dans l'ombre au x Anges effrayants
Qui voudraient replonger l'homme dans les ténèbres ;
J'ai parfois dans mes poings tordu leurs bras funèbres ;
Souvent, comme Jacob, j'ai la nuit, pas à pas,
Lutté contre quelqu'un que je ne voyais pas ;
Mais les hommes surtout on fait saigner ma vie ;
Ils ont jeté sur moi leur haine et leur envie,
Et, comme je sentais en moi la vérité,
Je les ai combattus, mais sans être irrité,
Et, pendant le combat je criais : " laissez faire !
Je suis le seul, nu, sanglant, blessé ; je le préfère.
Qu'ils frappent sur moi tous ! Que tout leur soit permis !
Quand même, se ruant sur moi, mes ennemis
Auraient, pour m'attaquer dans cette voie étroite,
Le soleil à leur gauche et la lune à leur droite,
Ils ne me feraient point reculer ! " C'est ainsi
Qu'après avoir lutté quarante ans, me voici
Arrivé sur le bord de la tombe profonde,
Et j'ai devant moi Allah, derrière moi le monde.
Quant à vous qui m'avez dans l'épreuve suivi,
Comme les grecs Hermès et les hébreux Lévi,
Vous avez bien souffert, mais vous verrez l'aurore.
Après la froide nuit, vous verrez l'aube éclore ;
Peuple, n'en doutez pas ; celui qui prodigua
Les lions aux ravins du Jebbel-Kronnega,
Les perles à la mer et les astres à l'ombre,
Peut bien donner un peu de joie à l'homme sombre. "

Il ajouta ; " Croyez, veillez ; courbez le front.
Ceux qui ne sont ni bons ni mauvais resteront
Sur le mur qui sépare Eden d'avec l'abîme,
Etant trop noirs pour Dieu, mais trop blancs pour le crime ;
Presque personne n'est assez pur de péchés
Pour ne pas mériter un châtiment ; tâchez,
En priant, que vos corps touchent partout la terre ;
L'enfer ne brûlera dans son fatal mystère
Que ce qui n'aura point touché la cendre, et Dieu
A qui baise la terre obscure, ouvre un ciel bleu ;
Soyez hospitaliers ; soyez saints ; soyez justes ;
Là-haut sont les fruits purs dans les arbres augustes,
Les chevaux sellés d'or, et, pour fuir aux sept dieux,
Les chars vivants ayant des foudres pour essieux ;
Chaque houri, sereine, incorruptible, heureuse,
Habite un pavillon fait d'une perle creuse ;
Le Gehennam attend les réprouvés ; malheur !
Ils auront des souliers de feu dont la chaleur
Fera bouillir leur tête ainsi qu'une chaudière.
La face des élus sera charmante et fière. "
Il s'arrêta donnant audience à l'espoir.
Puis poursuivant sa marche à pas lents, il reprit :

" O vivants ! Je répète à tous que voici l'heure
Où je vais me cacher dans une autre demeure ;
Donc, hâtez-vous. Il faut, le moment est venu,
Que je sois dénoncé par ceux qui m'ont connu,
Et que, si j'ai des torts, on me crache aux visages. "
La foule s'écartait muette à son passage.
Il se lava la barbe au puits d'Aboufléia.
Un homme réclama trois drachmes, qu'il paya,
Disant : " Mieux vaut payer ici que dans la tombe. "
L'œil du peuple était doux comme un œil de colombe
En le regardant cet homme auguste, son appui ;
Tous pleuraient ; quand, plus tard, il fut rentré chez lui,
Beaucoup restèrent là sans fermer la paupière,
Et passèrent la nuit couchés sur une pierre
Le lendemain matin, voyant l'aube arriver ;
" Aboubékre, dit-il, je ne puis me lever,
Tu vas prendre le livre et faire la prière. "
Et sa femme Aïscha se tenait en arrière ;
Il écoutait pendant qu'Aboubékre lisait,
Et souvent à voix basse achevait le verset ;
Et l'on pleurait pendant qu'il priait de la sorte.
Et l'Ange de la mort vers le soir à la porte
Apparut, demandant qu'on lui permît d'entrer.
" Qu'il entre. " On vit alors son regard s'éclairer
De la même clarté qu'au jour de sa naissance ;
Et l'Ange lui dit : " Dieu désire ta présence.
- Bien ", dit-il. Un frisson sur les tempes courut
  Un souffle ouvrit sa lèvre, et Mahomet mourut.


Victor Hugo, le 15 janvier 1858.



L'HOMOCHROMIE DES VET VUE PAR VICTOR HUGO (Les Travailleurs de la Mer)

VICTOR HUGO, EXTRAIT DES "TRAVAILLEURS DE LA MER" (Une mauvaise réputation, Tome 1 : VII, À maison visionnée habitant visionnaire).


"Gilliatt n’était ni si haut, ni si bas. C’était un pensif. Rien de plus. Il voyait la nature un peu étrangement.

De ce qu’il lui était arrivé plusieurs fois de trouver dans de l’eau de mer parfaitement limpide d’assez gros animaux inattendus, de formes diverses, de l’espèce méduse, qui, hors de l’eau, ressemblaient à du cristal mou, et qui, rejetés dans l’eau, s’y confondaient avec leur milieu, par l’identité de diaphanéité et de couleur, au point d’y disparaître, il concluait que, puisque des transparences vivantes habitaient l’eau, d’autres transparences, également vivantes, pouvaient bien habiter l’air. Les oiseaux ne sont pas les habitants de l’air ; ils en sont les amphibies. Gilliatt ne croyait pas à l’air désert. Il disait : Puisque la mer est remplie, pourquoi l’atmosphère serait-elle vide ? Des créatures couleur d’air s’effaceraient dans la lumière et échapperaient à notre regard ; qui nous prouve qu’il n’y en a pas ? L’analogie indique que l’air doit avoir ses poissons comme la mer a les siens ; ces poissons de l’air seraient diaphanes, bienfait de la prévoyance créatrice pour nous comme pour eux ; laissant passer le jour à travers leur forme et ne faisant point d’ombre et n’ayant pas de silhouette, ils resteraient ignorés de nous, et nous n’en pourrions rien saisir. Gilliatt imaginait que si l’on pouvait mettre la terre à sec d’atmosphère, et que si l’on pêchait l’air comme on pêche un étang, on y trouverait une foule d’êtres surprenants. Et, ajoutait-il dans sa rêverie, bien des choses s’expliqueraient. (...)
Jeunes gens, prenez garde aux choses que vous dites (Victor Hugo)

Jeunes gens, prenez garde aux choses que vous dites.
Tout peut sortir d'un mot qu'en passant vous perdîtes.
Tout, la haine et le deuil ! - Et ne m'objectez pas
Que vos amis sont sûrs et que vous parlez bas... -
Écoutez bien ceci :

                                                  Tête-à-tête, en pantoufle,
Portes closes, chez vous, sans un témoin qui souffle,
Vous dites à l'oreille au plus mystérieux
De vos amis de cœur, ou, si vous l'aimez mieux,
Vous murmurez tout seul, croyant presque vous taire,
Dans le fond d'une cave à trente pieds sous terre,
Un mot désagréable à quelque individu ;
Ce mot que vous croyez que l'on n'a pas entendu,
Que vous disiez si bas dans un lieu sourd et sombre,
Court à peine lâché, part, bondit, sort de l'ombre !
Tenez, il est dehors ! Il connaît son chemin.
Il marche, il a deux pieds, un bâton à la main,
De bons souliers ferrés, un passeport en règle ;
- Au besoin, il prendrait des ailes, comme l'aigle ! -
Il vous échappe, il fuit, rien ne l'arrêtera.
Il suit le quai, franchit la place, et cætera,
Passe l'eau sans bateau dans la saison des crues,
Et va, tout à travers un dédale de rues,
Droit chez l'individu dont vous avez parlé.
Il sait le numéro, l'étage ; il a la clé,
Il monte l'escalier, ouvre la porte, passe,
Entre, arrive, et, railleur, regardant l'homme en face,
Dit : - Me voilà ! je sors de la bouche d'un tel. -

Et c'est fait. Vous avez un ennemi mortel.
SUR LE CALVAIRE par Paul Verlaine


Poème à lire à tous les sceptiques, quel que soit leur pays d'origine :



SUR LE CALVAIRE


Lorsque Jésus fut mort, et comme une auréole
S’allumait bleue au front blanc du Nazaréen,
Plus pâle qu’un cadavre et plus tremblant qu’un chien,
Le bon larron, prenant brusquement la parole :

« Compagnon, que dis-tu de tout ceci ? — Moi ? Rien,
Répondit le mauvais larron. Rien, âme molle,
Rien, ô cerveau chétif qu’un tel prodige affole,
Sinon qu’en pendant là cet homme, l’on fit bien. »

Un coin du ciel s’ouvrit soudain comme une porte
Et la foudre s’en vint brûler l’audacieux
Qui hurla, puis reprit : « On a bien fait, n’importe ! »

Un corbeau qui passait lui creva les deux yeux,
Et vers ses pieds mordus se dressait une louve,
Mais l’Obstiné cria : « Qu’est-ce que cela prouve ? »


Paul Verlaine, poème extrait de Poèmes contemporains des "Fêtes Galantes".





"LE MONSTRE" par Paul Verlaine



Voila un autre poème de Verlaine que n'aurait pas renié Jean-Claude Pantel :




LE MONSTRE



J’ai rêvé d’une bête affreuse et d’un grand nombre
De femmes et d’enfants et d’hommes que dans l’ombre
D’une nuit sans étoile et sans lune et sans bruit
Le monstre dévorait ardemment, et la nuit
Était glacée, et les victimes dans la gueule
Du monstre s’agitaient et se plaignaient, et seule
La gueule, se fermant soudain, leur répondait
Par un grand mouvement de mâchoires.
                                                                     — C’était
Non loin d’un fleuve — Autour, des masses étagées,
Lourdes et divergeant par confuses rangées
Dans une obscurité blafarde que piquait
Çà et là la lueur diffuse d’un quinquet
Probable, dénonçaient le centre d’une ville,
Tandis que, violent tour à tour et servile,
Un murmure très sourd venu de tout côté
Semblait le cri lointain d’un peuple épouvanté !
Ténébreuse, gluante et froide, cette bête
Faisait corps avec l’ombre, en sorte que la tête
Était seule visible, et c’était bien assez
Pour l’épouvantement de mes sens convulsés.
Et voici : sous un front étroit deux yeux que bride
Une profonde, noire et chassieuse ride,
Méchamment luisaient gris et verts, et clignotants ;
La peau, flasque, était jaune et sale, et de longtemps
Je n’oublierai l’horreur du mufle, comparable
Au mufle du mammouth le plus considérable ;
Et cela reniflait et soufflait, et dessous
Grognait la gueule vaste et ceinte de crins roux
Dont le hérissement formait deux pointes, presque
À l’instar d’un homard qui serait gigantesque,
Et, visqueux, le menton s’allait continuant
En longs poils, tout pareils à ceux d’un bouc géant,
Des dents étincelaient, longues, blanches et minces.
Et j’ai vu que le monstre avait comme deux pinces
Qu’il manœuvrait ainsi que des bras de levier,
Pour pêcher je ne sais dans quel sombre vivier,
Et porter, à sa gueule ouverte qui s’abaisse,
La pâture dont j’ai plus haut marqué l’espèce.
Et le sang dégouttait, tiède, le sang humain,
Tiède, avec un bruit lourd de pleurs sur le chemin,
Lourd et stupéfiant, dans l’infâme nuitée
D’une exécrable odeur laiteuse et fermentée...
Mes narines... Tel fut mon rêve... J’ai crié.
— Et je ne me suis pas encore réveillé.


Extrait de Poèmes contemporains des "Fêtes Galantes".
"Au Lecteur", Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal


La sottise, l'erreur, le péché, la lésine,
Occupent nos esprits et travaillent nos corps,
Et nous alimentons nos aimables remords,
Comme les mendiants nourrissent leur vermine.

Nos péchés sont têtus, nos repentirs sont lâches;
Nous nous faisons payer grassement nos aveux,
Et nous rentrons gaiement dans le chemin bourbeux,
Croyant par de vils pleurs laver toutes nos taches.

Sur l'oreiller du mal c'est Satan Trismégiste
Qui berce longuement notre esprit enchanté,
Et le riche métal de notre volonté
Est tout vaporisé par ce savant chimiste.

C'est le Diable qui tient les fils qui nous remuent.
Aux objets répugnants nous trouvons des appas;
Chaque jour vers l'Enfer nous descendons d'un pas,
Sans horreur, à travers des ténèbres qui puent.

Ainsi qu'un débauché pauvre qui baise et mange
Le sein martyrisé d'une antique catin,
Nous volons au passage un plaisir clandestin
Que nous pressons bien fort comme une vieille orange.

Serré, fourmillant comme un million d'helminthes,
Dans nos cerveaux ribote un peuple de démons,
Et quand nous respirons, la Mort dans nos poumons
Descend, fleuve invisible, avec de sourdes plaintes.

Si le viol, le poison, le poignard, l'incendie,
N'ont pas encore brodé de leurs plaisants dessins
Le canevas banal de nos piteux destins,
C'est que notre âme, hélas ! n'est pas assez hardie.

Mais parmi les chacals, les panthères, les lices,
Les singes, les scorpions, les vautours, les serpents,
Les monstres glapissants, hurlants, grognants, rampants,
Dans la ménagerie infâme de nos vices,

Il en est un plus laid, plus méchant, plus immonde !
Quoiqu'il ne pousse ni grands gestes, ni grands cris,
Il ferait volontiers de la terre un débris
Et dans un bâillement avalerait le monde.

C'est l'Ennui !- L’œil chargé d'un pleur involontaire,
Il rêve d'échafauds en fumant son houka.
Tu le connais, lecteur, ce monstre délicat,
Hypocrite lecteur, mon semblable, mon frère !

Charles Baudelaire
"Le Vésuve" selon Victor Hugo



... ... ...

Quand longtemps a grondé la bouche du Vésuve,
Quand sa lave écumant comme un vin dans la cuve,
Apparaît toute rouge au bord,

Naples s’émeut : pleurante, effarée et lascive,
Elle accourt, elle étreint la terre convulsive ;
Elle demande grâce au volcan courroucé.
Point de grâce ! Un long jet de cendre et de fumée
Grandit incessamment sur la cime enflammée
Comme un cou de vautour hors de l’aire dressé.

Soudain un éclair luit ! Hors du cratère immense
La sombre éruption bondit comme en démence :
Adieu, le fronton grec et le temple toscan !
La flamme des vaisseaux empourpre la voilure.
La lave se répand comme une chevelure
Sur les épaules du volcan.

Elle vient, elle vient, cette lave profonde
Qui féconde les champs et fait des ports dans l’onde.
Plage, mers, archipels, tout trésaille à la fois.
Les flots roulent vermeils, fumants, inexorables,
Et Naples et ses palais tremblent plus misérables,
Qu’au souffle de l’orage une feuille de bois !

Chaos prodigieux ! la cendre emplit les rues.
La terre revomit des maisons disparues,
Chaque toit éperdu se heurte au toit voisin,
La mer bout dans le golfe et la plaine s’embrase,
Et les clochers géants, chancelant sur leur base,
Sonnent d’eux-mêmes le tocsin !

Mais c’est Dieu qui le veut ! Tout en brûlant des villes,
En comblant les vallons, en effaçant les îles,
En charriant les tours sur son flot en courroux,
Tout en bouleversant les ondes et la terre,
Toujours Vésuve épargne, en son propre cratère,
L’humble ermitage ou prie un vieux prêtre à genoux.


10 août 1830 - Victor Hugo
“ Les Chants du Crépuscule - Dicté après Juillet 1830 [VII] ”
"Les Raisons du Momotombo" par Victor Hugo






« Le baptême des volcans est un ancien usage qui
remonte aux premiers temps de la conquête. Tous
les cratères du Nicaragua furent alors sanctifiés, à
l’exception du Momotombo, d’où l’on ne vit
jamais revenir les religieux qui s’étaient chargés
d’aller y planter la croix. »

Séquier : Voyage dans l’Amérique du Sud.




Trouvant les tremblements de terre trop fréquents,
Les rois d’Espagne ont fait baptiser les volcans
Du royaume qu’ils ont en dessous de la sphère ;
Les volcans n’ont rien dit et se sont laissé faire,
Et puis le Momotombo lui seul n’a pas voulu.
Plus d’un prêtre en surplis, par le saint-père élu,
Portant le sacrement que l’Eglise administre,
L’œil au ciel, a monté la montagne sinistre ;
Beaucoup y sont allés, pas un seul n’est revenu.

Ô vieux Momotombo, colosse chauve et nu,
Qui songes près des mers, et fais de ton cratère
Une tiare d’ombre et de flamme à la terre.
Pourquoi, lorsqu'à ton seuil terrible nous frappons,
Ne veux-tu pas du Dieu qu’on t’apporte ? Réponds.

La montagne interrompt son crachement de lave,
Et le Momotombo répond d’une voix grave :

« Je n’aimais pas beaucoup le dieu qu’on a chassé.
Cet avare cachait de l’or dans un fossé ;
Il mangeait de la chair humaine ; ses mâchoires
Étaient de pourriture et de sang toutes noires.
Son antre était un porche au farouche carreau,
Temple sépulcre orné d’un pontife bourreau ;
Des squelettes riaient sous ses pieds ; les écuelles
Où cet être buvait le meurtre étaient cruelles ;
Sourd, difforme, il avait des serpents au poignet ;
Toujours entre ses dents un cadavre saignait ;
Ce spectre noircissait le firmament sublime.
J’en grondais quelques fois au fond de mon abîme.
Aussi, quand sont venus, fiers sur les flots tremblants.
Et du côté d’où vient le jour, des hommes blancs,
Je les ai bien reçus, trouvant que c’était sage.
— L’âme a certainement la couleur du visage,
Disais-je, l’homme blanc, c’est comme le ciel bleu ;
Et le dieu de ceux-ci doit être un très bon dieu.
On ne le verra point de meurtres se repaître. —
J’étais content ; j’avais horreur de l’ancien prêtre ;
Mais quand j’ai vu comment travaille le nouveau,
Quand j’ai vu flamboyer, ciel juste ! à mon niveau !
Cette torche lugubre, âpre, jamais éteinte,
Sombre, et que vous nommez l’Inquisition sainte,
Quand j’ai pu voir comment Torquemada s’y prend
Pour dissiper la nuit du sauvage ignorant,
Comment il civilise, et de quelle manière
Le Saint-Office enseigne et fait de la lumière,
Quand j’ai vu dans Lima d’affreux géants d’osier,
Pleins d’enfants, pétiller sur un large brasier,
Et le feu dévorer la vie, et les fumées
Se tordre sur les seins des femmes allumées ;
Quand je me suis senti parfois presque étouffé
Par l’âcre odeur qui sort de votre autodafé,
Moi qui ne brûlais rien que l’ombre en ma fournaise,
J’ai pensé que j’avais eu tort d’être bien aise ;
J’ai regardé de près le dieu de l’étranger,
Et j’ai dit : — Ce n’est pas la peine de changer. »


Victor Hugo, extrait de “La Légende des Siècles”, XXVII, l’Inquisition.
Charles BAUDELAIRE (1821-1867) Les aveugles


Belle image de la Condition humaine :



Contemple-les, mon âme ; ils sont vraiment affreux !
Pareils aux mannequins, vaguement ridicules ;
Terribles, singuliers comme les somnambules,
Dardant on ne sait où leurs globes ténébreux.

Leurs yeux, d'où la divine étincelle est partie,
Comme s'ils regardaient au loin, restent levés
Au ciel ; on ne les voit jamais vers les pavés
Pencher rêveusement leur tête appesantie.

Ils traversent ainsi le noir illimité,
Ce frère du silence éternel. Ô cité !
Pendant qu'autour de nous tu chantes, ris et beugles,

Éprise du plaisir jusqu'à l'atrocité,
Vois, je me traîne aussi ! mais, plus qu'eux hébété,
Je dis : Que cherchent-ils au Ciel, tous ces aveugles ?
Les Grandes Lois, La Légende des Siècles, Victor Hugo

Une fois sont apparus dans la ferme de Bel-Air un encrier avec une plume d'oie.

Magloow dit alors à Jean-Claude Pantel :

"Tel jour, à partir de telle heure, Jadöpher et moi avons commencé à édicter oralement à Victor Hugo les poèmes rassemblés sous le titre Les Grandes Lois".

L'Entité confirma donc que le poète romantique entendait bien des Voix et que la typtologie ne constituait en fait, dès l'exil sur l'île de Jersey, qu'une entame de contact avec les VET.

Ps : Un coup frappé au sol par un quelconque mobilier pour dicter une lettre, et il aurait fallu au poète plus de mille ans pour achever son Œuvre !!.


Les Grandes Lois, La Légende des Siècles, Victor Hugo



I. Écoute ; — nous vivrons


Écoute ; — nous vivrons, nous saignerons, nous sommes
Faits pour souffrir parmi les femmes et les hommes,
Et nous apercevrons devant nos yeux, vois-tu,
Comme des monts, travail, honneur, devoir, vertu,
Et nous gravirons l'une après l'autre ces cimes ;
Quand nous serons en bas, loin des sommets sublimes,
Nous dresserons nos fronts ; mais, en haut, nos genoux
Ploieront ; les passions viendront rugir en nous,
Et nous leur servirons d'antres et de repaires ;
Nous pleurerons nos fils, nous pleurerons nos pères,
Nous verrons le cercueil germer dans le berceau ;
Dans nos soifs, nous boirons à Dieu, comme au ruisseau,
Nous deviendrons, après nos deuils et nos attentes,
Des âmes sur le bord du tombeau palpitantes,
Car, pour l'homme ici-bas marqué d'un divin sceau,
Vivre, pleurer, souffrir, c'est devenir oiseau,
Et toutes les douleurs sont les plumes de l'aile,
Nous suivrons la puissance, au néant parallèle,
Ou, plus sages, l'amour qui fuit au fond des bois,
Nous aurons nos espoirs, nos terreurs, nos abois ;
Nous nous emplirons d'ombre ou d'azur la prunelle...

Et nous nous en irons vers l'étoile éternelle !


II. Ire, non ambire


Sachons mener à bout, sans égoïsme vain,
Notre travail humain sous le travail divin ;
Si l'orgueil vient, broyons du pied cette couleuvre,
L'homme est l'outil, Dieu seul est l'ouvrier de l'œuvre,
Donc servons pour servir, avec simplicité.
Sans avoir pris de grade à l'université
Et sans être nommé recteur par le ministre,
Le blond soleil dissout l'ignorance sinistre.
Éclairons comme lui, non pour nous, mais pour tous,
Et faisons gravement ce que Dieu fait pour nous.
Je crois ; cela vaut-il qu'on m'adore ? Je pense ;
Cela mérite-t-il aucune récompense ?
Je vois ; mais c'est déjà posséder tout que voir !
Hommes, jusqu'au martyre acceptons le devoir ;
Souffrons, aimons ; soyons l'apôtre, soyons l'ange,
Et ne demandons rien, pas même une louange.
La nature adoucit l'homme par ses rayons,
Elle brille dans l'aigle et dans les alcyons,
Dans l'onde où boit l'oiseau, dans l'herbe où l'agneau bêle,
Et ne tend pas la main quand on dit : qu'elle est belle !
Mai, sans être payé, combat l'hiver qui fuit ;
Le lys n'a pas besoin qu'on le décore, il luit ;
La lavande embaumée où l'abeille se pose
Ne lui vend pas le miel ; quand il produit la rose,
Le rosier fait gratis cette action d'éclat,
L'astre a-t-il attendu jamais qu'on l'appelât
Et que quelque Lindor chantât une romance,
Pour venir de sa flamme éblouir l'ombre immense ?


III. Par-dessus le marché je dois être ravi


*

Par-dessus le marché je dois être ravi.
Quoi ! des vivisecteurs, à la fois, à l'envi,
Des chimistes, anglais, allemands, tous ensemble,
Loupe et scalpel en main, m'affirment qu'il leur semble
Certain, démontré presque et probable à peu près
Qu'entre l'homme d'Athène et le loup des forêts,
Qu'entre un essaim d'égout et le peuple de France,
Le total fait, il n'est aucune différence ;
Qu'on trouve, en les traitant par les mêmes réchauds,
La même quantité de phosphate de chaux
Dans le plus affreux chien que dans le plus grand homme ;
Que par conséquent Sparte est égale à Sodome ;
Que mon droit pèse autant qu'un souffle aérien,
Et que, fussé-je Eschyle ou Christ, je ne suis rien,
Rien, l'éclair, la vapeur de la locomotive.
Je dois être enchanté de cette perspective ;
Sinon, je suis vraiment bien difficile.

Ah çà !
Consultez Don Quichotte ou bien Sancho Pança,
Depuis quand un marcheur, qui pour sa longue route
N'a rien, est-il tenu d'aimer la banqueroute ?
Depuis quand, grand, petit, satrape ou chevrier,
L'homme qui cherche femme et veut se marier,
L'espérant belle, est-il heureux de l'avoir laide ?
Exigerez-vous donc que les juifs de Tolède
Soient contents d'être cuits tout vivants dans des fours,
Et qu'on me voie errer parmi les carrefours,
Triomphant, plein de joie et d'extase électrique,
Parce que vous m'aurez promis des coups de trique ?
Examinons.

*

Sortir de l'immortalité ;
Être un orang-outang qui, par ancienneté
Ou par faveur, obtient le grade de jocrisse ;
Avoir l'énorme nuit des bêtes pour nourrice,
Être de l'ombre après avoir été du bruit ;
Suivre d'Argens, qui suit la Beaumelle, qui suit
Locke, qui suit Pyrrhon, qui suivait Épicure ;
Me remettre à tourner dans cette roue obscure ;
Recommencer la vieille aventure d'Isis ;
Épousseter ce tas de systèmes moisis
Qui tuaient le scrupule et mettaient au service
De Borgia le crime et de Néron le vice ;
Nier la dignité des hommes au profit
Des despotes à qui le vil troupeau suffit ;
Ne point savoir si rien de ce qu'on pense existe,
Et pourtant affirmer la négation triste ;
Croire qu'aucun soleil n'a jamais vraiment lui ;
Entre deux doutes prendre avec amour celui
Qui m'abaisse et m'emplit de cendre et non de flamme,
Et vouloir être brute ayant le choix d'être âme !

Avoir dans l'infini besoin d'être zéro !

Eh bien non.

*

Non !

Je puis tirer un numéro,
Dites-vous, dans ce sac, la nature profonde,
Dans cette loterie insondable, le monde,
Où rien n'a commencé puisque rien ne finit,
Où tout est vie et gouffre, où l'étoile au zénith
Luit comme une paillette aux plis d'une basquine ;
Eh bien, je ne suis point charmé d'avoir ce quine :
Gorille. Et j'aime mieux rester tout bêtement
L'homme, et sentir en moi vivre le firmament.
Quand vous venez me dire : — Un creuset, c'est tout l'homme ;
Le destin est un feu, la fumée est la somme ;
Tout aboutit au même abîme universel ;
La vertu, c'est du sucre, et le crime est du sel ;
Au fond, nulle action n'est mauvaise ni bonne,
Le droit, c'est un journal et l'on s'y désabonne ;
Aujourd'hui pour, demain contre, pas de mépris
Aux méchants, pas de culte aux bons ! — je suis surpris,
J'entends des cris en moi. Quoi ! c'est votre programme !
L'homme est dans un flot sombre une inutile rame !
Quoi ? ni devoir ni droit ! rien n'est vrai, rien n'est faux !
Quoi ! saluer Bismark sous les arcs triomphaux !
Avoir été la France et devenir province !
Quand Poërio meurt dans le bagne du prince,
Trouver sage le prince et fou Poërio !
Vrai, je suis peu tenté par ce scenario.

*

À vous en croire, l'homme au fond est sur la terre
Juste autant que le bœuf, l'onagre et la panthère ;
Dans le premier venu des tigres l'homme est né ;
L'homme est un léopard, mais perfectionné ;
L'homme est parmi les ours la brute aristocrate !

*

Certe, Aristote est grand, mais j'aime mieux Socrate.
Ah ! la science est belle et sublime, et je hais
Quiconque met obstacle à ses profonds souhaits ;
Elle prend dans le piége auguste de ses règles
Les vérités au vol comme on prendrait des aigles,
Elle sonde le fait, le chiffre, l'élément ;
Elle est vaste à ce point qu'il semble par moment
Que son puissant compas fait le tour de l'espace.
Mais pourtant quelque chose en l'homme la dépasse,
C'est la vertu. Quelqu'un est plus grand qu'elle, et va
Où jamais le calcul le plus haut n'arriva,
Quelqu'un sait mieux trouver l'or que roule le fleuve,
Quelqu'un voit mieux, quelqu'un prouve plus que la preuve,
C'est toi, Zénon, qui luis ; c'est toi, Baudin, qui meurs !
Par la sérénité superbe de ses mœurs
Sparte fait plus qu'aucun docteur par sa doctrine.
Quoi ! c'est zéro ce cœur qui bat dans ma poitrine !
Quoi ! la chimie est tout ! Quand j'ai mon résidu,
Un peu de cendre, un peu d'ombre, rien ne m'est dû !
La statique prouvant, non le droit, mais la force,
Le droit n'est pas ! John Brown, Spartacus, Wilberforce,
Demeurent interdits si Biot ne les secourt !
Quoi ! devant Gay-Lussac Mazzini reste court !
Garibaldi ne sait que dire à Lamettrie !
Quoi ! tout, hormis l'algèbre et la géométrie,
Tout, excepté Poinsot, tout, excepté Bezout,
Excepté deux et deux font quatre, se dissout !
Quoi ! le martyre est vain ! l'héroïsme est stupide !
Brutus, brute ! On te jette au gouffre, on te lapide,
Pour avoir défendu, quoi ? ton pays ? niais !
Tibère est fort, donc juste ; et tu calomniais
Tibère. Le scalpel fouille tout fibre à fibre
Sans rien voir qui ressemble à ceci, l'homme libre ;
Donc l'homme libre, ami, n'est pas. L'homme est du vent !

*

Vous m'offrez de ramper ver de terre savant ;
Eh bien, non. J'aime mieux l'ignorance étoilée
De Platon, de Pindare, âme et clarté d'Élée,
Et de ce Dante errant qui baisse factieux
Son œil farouche où tremble une lueur des cieux.
L'homme est par eux aussi lumineux qu'il puisse être.
J'ai lu monsieur Leuret, le sage de Bicêtre
Et je n'ignore pas qu'un poëte est un fou ;
Je sais que Planche crie à Milton : casse-cou !
Qu'avoir fait l'Iliade est, auprès de Nonotte
Et du bon abbé Gaume, une mauvaise note,
Et qu'au nom du bon sens, du bon goût, et de l'art,
Shakspeare est dédaigné par monsieur Baculard ;
Je sais cela, j'en suis tremblant, et pourtant j'ose
Trouver dans tout ce tas de songeurs quelque chose ;
Je vois ce qu'ils ont vu, je crois ce qu'ils ont cru ;
Le visage du vrai là-haut m'est apparu,
Splendide, et ma prunelle en demeure éblouie.
Ils ont affirmé l'âme ; et tous mes sens, l'ouïe,
Les yeux, rendent chez moi témoignage pour eux.
Sans doute il est bien doux d'être fort malheureux
Et de traîner des fers pendant beaucoup d'années,
Et de se dire : Après les dures destinées,
Après avoir souffert, après avoir pleuré,
Après avoir été de griffes effleuré
Et souffleté par l'aile obscure de l'envie,
Après avoir été juste toute ma vie,
Après avoir au front porté comme un cimier
La probité, j'aurai l'honneur d'être fumier,
Et je serai l'égal dans le sépulcre infâme
De Nisard comme esprit et de Judas comme âme.
Là s'efface l'immense et vaine vision ;
Et tous les hommes, ceux de Tyr, ceux de Sion,
Ceux de Gomorrhe, ceux de Paris, ceux de Rome
Marc-Aurèle, du sang des peuples économe,
Nemrod, tigre accablant la terre de ses bonds,
Ceux qu'on nomme méchants, ceux qu'on appelle bons,
Tous, l'homme de douceur, l'homme de violence,
Et le juge effrayant qui vendit la balance,
Quoi que chacun ait fait, mêlant les pas aux voix,
Tous dans la vaste nuit reçoivent à la fois
Cette absolution sinistre, la poussière.
La mort, spectre masqué, n'a rien sous sa visière.
Le gouffre, où le destin se résout et s'absout,
Arrive à l'innocence effroyable de tout ;
Le bourreau vaut autant que le martyr ; l'asile
S'ouvre à Sforce joyeux comme à Dante imbécile ;
Avec Caligula Jésus est acquitté ;
La justice pourrit avec l'iniquité ;
Et Thersite, Caton, Davus gai, Bacchus sombre,
Font le même néant pêle-mêle dans l'ombre.
Matière, éclipse, songe, oubli. Tout est passé.

Eh bien, soyez surpris, oui, je suis insensé
Jusqu'à ne point vouloir de cette offre. Elle est belle
Certes. Oui, les vivants, vague troupeau qui bêle,
Mordus toute la route et jusqu'à l'abattoir,
Saignent, et je suis un de ceux que le ciel noir
Frappe et n'empêche pas de lutter, nous subîmes
Toute la vaste pluie engouffrée aux abîmes,
Le sort nous meurtrit tous sans jamais dire assez,
Et je dois convenir que vous me proposez
Pour consolation et salaire une place
Dans le cloaque avec tous les rois, populace,
À côté du faussaire, et, près de l'assassin,
La pourriture avec Baroche pour voisin ;
Eh bien non, j'aime mieux, après tant de désastres,
Être avec ce rêveur d'Homère dans les astres.
J'aime mieux croire au bien, au juste, but final,
Avec Tacite, avec Dante, avec Juvénal.
La certitude d'être un miasme me laisse
Vraiment froid, et je pousse à ce point la faiblesse
Que je n'ai nulle joie à penser que je vais
Être on ne sait plus quoi d'obscur qui sent mauvais !
Troppmann ne me fait point plaisir quand il m'avoue
Que je serai sa fange et qu'il sera ma boue ;
Il faut me pardonner ma pauvreté d'esprit,
Mais je ne puis trouver Dupin égal au Christ,
Deutz égal à Bayard, et j'entends le tonnerre
Gronder si je mets Hoche auprès de Lacenaire.
Non, je ne jette point dans le même panier
Ferdinand sept geôlier et Riégo prisonnier.
Je voudrais démolir les deux tours d'injustice,
Celle où Latude expire, et l'aveugle bâtisse
Des rhéteurs confondant Caïn avec Abel,
Renverser la bastille et détruire Babel.
Quoi donc ! boire, manger, jouir, voilons nos faces,
C'est tout ? Alors, pourvu que tu te satisfasses
Et que je me contente, et que, rois, histrions,
Scribes, juges, soldats, prêtres, nous digérions
Nos crimes devenus nos festins et nos joies,
Pourvu que, fiers et fous, vautours parmi les oies,
Nous ayions sous nos pieds les peuples, rions d'eux
Et de nous, cela seul est réel ; et, hideux,
Nous sommes sages, tout étant vide ; alors, hommes,
Quoi qu'il fasse, celui qui, dans l'ombre où nous sommes,
Veut jouir, qui trahit pour jouir, qui meurtrit
Sa patrie, et qui vend sa ville, a de l'esprit,
Et celui qui, romain, meurt dans l'exil pour Rome,
Et qui, français, défend la France, est un pauvre homme ;
Telle est la vérité que vos calculs nous font.

Ah ! si c'est là le but, ah ! si c'est là le fond,
Si c'est la vérité seule vraie, affirmée
Par Walpole, et par toi, sénateur Mérimée,
Je la déclare fausse, ô sacrés firmaments !
Et je crache dessus, et je lui dis : Tu mens !
À cette vérité qui, vile, atroce, obscène,
Donne tort à Barbès et raison à Bazaine !

Non ! non ! non ! je l'ai dit et le dirai cent fois,
Ce n'est point pour cela qu'on a brisé les rois
Et fait entrer le jour dans les profonds repaires !
Non ! non ! non ! ce n'est point pour cela que nos pères
Ont fait cette conquête altière, l'avenir !
Qu'ils poussaient leurs chevaux et les faisaient hennir
De Memphis à Berlin, de l'Èbre à la Thuringe !
Non ! j'ai les droits de l'homme et non les droits du singe.

Je comprends qu'on se penche avec fraternité
Vers les êtres qui sont hors de l'humanité,
Qu'on éclaire leur nuit ; mais qu'on s'y précipite,
Non. Je veux, de ce gouffre où la bête palpite,
Faire monter, labeur superbe et hasardeux,
Les monstres jusqu'à nous, et non tomber près d'eux ;
Je veux être pour eux non l'égal, mais l'archange,
Et leur donner mon âme et non prendre leur fange.

Êtes-vous la science après tout ? question.
Non, vous ne l'êtes pas. Vous doutez. Montyon
Donne un prix de vertu, Troplong un prix de crime ;
Garibaldi délivre et Bonaparte opprime ;
Où vont-ils ? au néant ? à Dieu ? Tout le destin,
Si l'on vous en croit, flotte et ment, rien n'est certain ;
L'énigme n'offre au loin que des plages désertes ;
Vous êtes les premiers à tout ignorer ; certes,
Votre doute est complet et vous le confessez ;
Vous ne voyez qu'un mur fermé de noirs fossés,
C'est vous qui l'avouez ; et nul ne peut conclure
Du présent l'avenir, du front la chevelure ;
Nul ne voit l'autre aspect du destin, le trépas ;
Nul ne sait rien. Alors j'ai le choix, n'est-ce pas ?
J'ai mon goût, vous le vôtre ; après tant de souffrance,
Le désespoir vous plaît, moi je prends l'espérance ;
Et puisque selon vous rien n'est clair, rien n'est sûr,
Vous choisissez la cendre et je choisis l'azur.

*

Je veux être ici-bas libre, ailleurs responsable,
Je suis plus qu'un brin d'herbe et plus qu'un grain de sable ;
Je me sens à jamais pensif, ailé, vivant.

*

Ce n'est point vers la nuit que je crie en avant !
Mourir n'est pas finir, c'est le matin suprême.
Non ! je ne donne pas à la mort ceux que j'aime !
Je les garde, je veux le firmament pour eux,
Pour moi, pour tous, et l'aube attend les ténébreux ;
L'amour en nous, passants qu'un rayon lointain dore,
Est le commencement auguste de l'aurore ;
Mon cœur, s'il n'a ce jour divin, se sent banni,
Et, pour avoir le temps d'aimer, veut l'infini ;
Car la vie est passée avant qu'on ait pu vivre.
C'est l'azur qui me plaît, c'est l'azur qui m'enivre,
L'azur sans nuit, sans mort, sans noirceur, sans défaut ;
C'est l'empyrée immense et profond qu'il me faut,
La terre n'offrant rien de ce que je réclame,
L'heure humaine étant courte et sombre, et, pour une âme
Qui vous aime, parents, enfants, toi ma beauté,
Le ciel ayant à peine assez d'éternité !


IV. Le géant Soleil parle à la naine Étincelle


Le géant Soleil parle à la naine Étincelle :

— Ô néant, feu follet, ver que l'ombre recèle,
Lueur qui disparaît sitôt qu'elle a flotté,
Contemple-moi, je suis l'abîme de clarté.
Vois, dans mon flamboiement les mondes vont et viennent ;
Mes rayons sont les fils effrayants qui les tiennent ;
Sans moi le firmament ne serait qu'un linceul ;
Je ne suis pas bien sûr de ne pas être seul ;
Toute l'immensité, depuis l'aube première,
Me regarde effarée, ivre de ma lumière.

Ainsi parla le gouffre éblouissant de feu.
L'atome écouta l'astre, et lui répondit : Dieu.
L'UNITE, Victor Hugo, Les Contemplations

«Par-dessus l'horizon aux collines brunies,
Le soleil, cette fleur des splendeurs infinies,
Se penchait sur la terre à l'heure du couchant;
Une humble marguerite, éclose au bord d'un champ,
Sur un mur gris, croulant parmi l'avoine folle,
Blanche épanouissait sa candide auréole;
Et la petite fleur, par-dessus le vieux mur,
Regardait fixement, dans l'éternel azur,
Le grand astre épanchant sa lumière immortelle.
«Et, moi, j'ai des rayons aussi!» lui disait-elle.»

Victor Hugo, Les Contemplations
Qu'est-ce pour nous Mon Cœur... par Arthur Rimbaud (1872)


Qu'est-ce pour nous, Mon Cœur, que les nappes de sang
Et de braise, et mille meurtres, et les longs cris
De rage, sanglots de tout enfer renversant
Tout ordre ; et l'Aquilon encor sur les débris

Et toute vengeance ? Rien !... — Mais si, toute encor,
Nous la voulons ! Industriels, princes, sénats,
Périssez ! puissance, justice, histoire, à bas !
Ça nous est dû. Le sang ! le sang ! la flamme d'or !

Tout à la guerre, à la vengeance, à la terreur,
Mon Esprit ! Tournons dans la Morsure : Ah ! passez,
Républiques de ce monde ! Des empereurs,
Des régiments, des colons, des peuples, assez !

Qui remuerait les tourbillons de feu furieux,
Que nous et ceux que nous nous imaginons frères ?
À nous ! Romanesques amis : ça va nous plaire.
Jamais nous ne travaillerons, ô flots de feux !

Europe, Asie, Amérique, disparaissez.
Notre marche vengeresse a tout occupé,
Cités et campagnes ! — Nous serons écrasés !
Les volcans sauteront ! et l'océan frappé...

Oh ! mes amis ! — mon cœur, c'est sûr, ils sont des frères —,
Noirs inconnus, si nous allions ! allons ! allons !
Ô malheur ! je me sens frémir, la vieille terre,
Sur moi de plus en plus à vous ! la terre fond,

Ce n'est rien ! j'y suis ! j'y suis toujours.




_________________________



NB : Ce poème d'Arthur Rimbaud est carrément hallucinant. Notez la référence aux volcans et à l'océan frappé (5ème quatrain, 4ème vers)...Volcans marins non ?
PRIÈRE POUR ALLER AU PARADIS AVEC LES ÂNES (Francis Jammes)



Lorsqu'il faudra aller vers vous, ô mon Dieu, faites
que ce soit par un jour où la campagne en fête
poudroiera. Je désire, ainsi que je fis ici-bas,
choisir un chemin pour aller, comme il me plaira,
au Paradis, où sont en plein jour les étoiles.
Je prendrai mon bâton et sur la grande route
j'irai, et je dirai aux ânes, mes amis :
Je suis Francis Jammes et je vais au Paradis,
car il n'y a pas d'enfer au pays du Bon Dieu.
Je leur dirai : " Venez, doux amis du ciel bleu,
pauvres bêtes chéries qui, d'un brusque mouvement d'oreille,
chassez les mouches plates, les coups et les abeilles."
Que je Vous apparaisse au milieu de ces bêtes
que j'aime tant parce qu'elles baissent la tête
doucement, et s'arrêtent en joignant leurs petits pieds
d'une façon bien douce et qui vous fait pitié.
J'arriverai suivi de leurs milliers d'oreilles,
suivi de ceux qui portent au flanc des corbeilles,
de ceux traînant des voitures de saltimbanques
ou des voitures de plumeaux et de fer-blanc,
de ceux qui ont au dos des bidons bossués,
des ânesses pleines comme des outres, aux pas cassés,
de ceux à qui l'on met de petits pantalons
à cause des plaies bleues et suintantes que font
les mouches entêtées qui s'y groupent en ronds.
Mon Dieu, faites qu'avec ces ânes je Vous vienne.
Faites que, dans la paix, des anges nous conduisent
vers des ruisseaux touffus où tremblent des cerises
lisses comme la chair qui rit des jeunes filles,
et faites que, penché dans ce séjour des âmes,
sur vos divines eaux, je sois pareil aux ânes
qui mireront leur humble et douce pauvreté
à la limpidité de l'amour éternel.
VICTOR HUGO, "LE LAPIDE"



"Le Lapidé" est un des poèmes de Victor Hugo que les VET nous ont conseillés de lire.

Un bref rappel : Cette lecture, quel que soit le degrés d'assiduité la motivant, - comme en resuperposition l'application quotidienne de la parole dispensée par le christ, - ne changera rien à l'Ordonnancement Magnétique (toujours en cours) qui débuta dès l'avènement du Point-de-non-retour (1), et qui continuera d'accompagner cette fin de Cyclique jusqu'à rupture de celui-ci.

Les inondations qui viennent de frapper le sud-est de la France (Novembre 2011), en totale symétrie ad-équationnelle (Oscillationnisme) avec les incendies ravageant depuis mercredi des landes sises au Royaume uni (2) , sont là pour nous rappeler la "primordialité" de l'Eau et du Feu dans tout ce qui est à même de configurer une Mutation d'Ensemble.

En Harmonie avec leurs consœurs "Eau" et Feu", Élément "Air" et Élément "Terre" s'en reviendront d'ici peu "apposer" localement (partie émergente) leur(s) ordonnancement(s) magnétique(s) sur l'Ordonnancement Magnétique général qui n'exprime rien d'autres qu'un (Re)Modelage du Suspensif.

Bien entendu nous n'excluons point du processus les explosions du moment subies par pléthore d'étoiles (supernovæ).

Tout en étant vécues intégralement par le principe noumènal de Multiplication appartenant au Père, nous savons de longue date que celles-ci participent très activement au Sysygisme spatio-temporel régulant l'Ère Cataclysmique actuelle.

Bonne lecture, &.


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(1) 8 novembre 2001, Karzenstein :


Question (Jantel) : Ce que vous venez d’énoncer s’accorderait tout à fait, du moins à mes yeux, à l’opinion que mes amis et moi partageons au sujet des attentats suicides de toutes sortes auxquels l’événementiel de ces dernières années nous a accoutumés, surtout depuis l’ordonnancement magnétique présidant au "point de non-retour" dont les semi-géométrisés et vous-même nous aviez avertis...

(2) http://ecolonews.blog.fr/2011/05/04/vague-d-incendies-inhabituelle-au-royaume-uni-11100205/






LE LAPIDÉ DE VICTOR HUGO




Celui qui parle ici marchait dans une plaine
Sombre au point qu'un sentier s'y distinguait à peine ;
On entendait un bruit de foudre à l'horizon.

Il vit on ne sait quoi d'affreux dans le gazon ;
Un monceau d'ossements, noir sous un tas de pierres.
Alors, lui, le marcheur qui baisse les paupières,
Il s'arrêta, sévère et triste, et dit à Dieu :
— Dieu ! sous votre ciel calme et dans cet âpre lieu
Où le vent vient gronder et l'apôtre se taire,
Dans ce désert voisin d'Horeb, je vois à terre
Quelque chose qui fut un homme, et qui vivait.
C'était un mage ; il eut debout à son chevet,
Tout le temps qu'il vécut, votre esprit formidable ;
Et votre esprit parlait à son âme ; et le sable,
Et la poussière, et l'eau qui coule du rocher,
N'ont jamais empêché ses pieds nus de marcher ;
Il passait les torrents et traversait les plaines ;
Il était sur la terre une de vos haleines ;
Il parlait au pontife, au scribe, au juge, au roi,
Et sa bouche soufflait sur eux le vaste effroi ;
Il ne ménageait pas non plus la sombre foule ;
Il passait, dispersant sa parole, et la houle
A le même frisson sous la trombe, et le bois
Sous l'orage indigné, que l'homme sous sa voix.
Du moins ce fut ainsi tant que vécut ce mage.
En bas son âme, en haut l'astre, étaient du même âge,
Et le peuple à ses pieds songeait dans la cité
Quand il parlait au gouffre avec fraternité.
Si bien que maintenant le voici dans cette herbe.
Le peuple est trop obscur, le prêtre est trop superbe
Pour se laisser longtemps crier par un passant
Qu'il faut aider le faible et bénir l'innocent,
Qu'il faut craindre l'augure et son sceptre d'érable,
Mais que la vérité surtout est vénérable,
Et que les fils d'Adam doivent se dire entre eux
Qu'il s'agit d'être juste et non pas d'être heureux.
Cet homme était sublime et pur dans ses prières ;
C'est pourquoi, je le dis, le voilà sous ces pierres.
Ce mage a cet amas d'affreux cailloux pour lit,
Qui le tua vivant et mort l'ensevelit.
Certes, l'arbre qui près du cadavre s'élève
A plus d'ombrage ayant à ses pieds plus de sève ;
L'herbe est belle, et les vers de terre sont contents ;
Les loups ont, j'en conviens, à manger pour longtemps ;
L'hyène après la chair rongera le squelette ;
J'entends se réjouir dans l'ombre la belette,
Et le corbeau qui hait votre soleil divin ;
Et l'églantier sauvage en fleur dans ce ravin
A pu boire le sang dont ses roses sont faites.
Est-ce donc à cela que servent les prophètes ?

Et Dieu lui répondit :
— D'abord, c'est à cela.
Il faut que la fleur dise à l'aube : me voilà !
L'arbre existe ; il est bon que l'herbe soit épaisse
Afin que la brebis joyeuse s'en repaisse ;
Le ver de terre a droit de vivre ; et le vautour
Dans le banquet du jour et de l'ombre a son tour ;
Le grand ordre ignoré n'exclut pas la belette
De ceux que la mamelle universelle allaite ;
Et moi qui sais que tout a pour racine tout,
Que, si l'un est couché, c'est que l'autre est debout,
Que l'être naît de l'être, et sans fin se transforme,
Et que l'éternité tourne en ce cercle énorme,
Sans quoi dans l'azur noir les soleils s'éteindraient,
Je ne vois pas pourquoi les prophètes seraient
Dispensés de donner leur chair pour nourriture
À l'affamée immense et sombre, la nature.
Et puis ce lapidé sert encore à ceci :
C'est qu'il te fait songer. L'homme passe, obscurci
Par la nuit, par l'hiver, par l'ombre, et par son âme,
Car il met de la cendre où j'ai mis de la flamme ;
Eh bien, puisqu'il est sourd, et puisqu'il est haineux
À ceux qu'il voit venir ayant mon souffle en eux,
Puisqu'il a son plaisir pour loi, pour dieu son ventre,
Il est bon qu'en venant de jouer dans quelque antre
Ses jours, son bien, son cœur, tout, sur un coup de dé,
Soudain il voie à terre un sage lapidé,
Et qu'il compare, ému d'une terreur sacrée,
Les cadavres qu'il fait aux esprits que je crée.

— Et, poursuivit l'Esprit immense, écoute encor.
Quand, tels que des chasseurs menant au son du cor
Leur meute dans le bois sinistre des ténèbres
Les peuples, devant eux poussant ces chiens funèbres,
Haine, Ignorance, Envie, Orgueil, Rébellion,
Ont traqué mon prophète ainsi que le lion,
Quand ils boivent le sang et le vin dans leurs salles,
Adorant, nains hideux, leurs fautes colossales,
Quand le brûleur, soufflant sur un tas de charbon,
Se dit mon prêtre, et quand le mal leur semble bon,
Les mages inspirés parlent aux multitudes,
Comme le sombre vent, du fond des solitudes,
Mais je n'ignore pas que ce n'est point assez.
Le prophète est bien grand, mais ne peut, je le sais,
Dire les mots divins qu'avec la langue humaine ;
Il sied que le prodige et que le phénomène
Apparaisse, et me nomme aux peuples, oublieux
De tout ce que j'ai mis d'obscur sur les hauts lieux ;
Il faut faire entrevoir à l'homme mon mystère,
L'ordre silencieux doit cesser de se taire,
Et, pour le ciel profond, c'est le moment d'avoir
La clameur rappelant les peuples au devoir ;
Un avertissement farouche est nécessaire ;
Votre terre a besoin qu'un verbe altier, sincère,
Innocent, prenne l'ombre effrayante à témoin ;
Alors il faut quelqu'un qu'on entende de loin
Et qui parle plus haut que la voix ordinaire,
Et c'est un des emplois que je donne au tonnerre.

"Dieu invisible au philosophe", Victor Hugo — La Légende des siècles



Le philosophe allait sur son âne ; prophète,
Prunelle devant l’ombre horrible stupéfaite,
Il allait, il pensait.  

                                  Devin des nations,
Il vendait aux païens des malédictions,
Sans savoir si des mains dans les ténèbres blêmes
S’ouvraient pour recevoir ses vagues anathèmes.
Il venait de Phétor ; il allait chez Balac,
Fils des Gomorrhéens qui dorment sous le lac,
Mage d’Assur et roi du peuple moabite.
Il avait quitté l’ombre où l’épouvante habite,
Et le hideux abri des chênes chevelus
Que l’ouragan secoue en ses larges reflux.
Morne, il laissait marcher au hasard sa monture,
Son esprit cheminant dans une autre aventure ;
Il se demandait : « Tout est-il vide ? et le fond
N’est-il que de l’abîme où des spectres s’en vont ?
L’ombre prodigieuse est-elle une personne ?
Le flot qui murmure, est-ce une voix qui raisonne ?
Depuis quatre-vingts ans, je vis dans un réduit,
Regardant la sueur des antres de la nuit,
Écoutant les sanglots de l’air dans les nuées.
Le gouffre est-il vivant ? Larves exténuées,
Qu’est-ce que nous cherchons ? Je sais l’assyrien,
L’arabe, le persan, l’hébreu ; je ne sais rien.
De quel profond néant sommes-nous les ministres ?…»
Ainsi, pâle, il songeait sous les branches sinistres,
Les cheveux hérissés par les souffles des bois.
L’âne s’arrêta court et lui dit : « Je le vois. »

VICTOR HUGO, "LE SPECTRE QUE PARFOIS JE RENCONTRE RIAIT".



Le spectre que parfois je rencontre riait.
— Pourquoi ris-tu ? Lui dis-je. — Il dit : — Homme inquiet,
Regarde.

Il me montrait dans l'ombre un cimetière.

J'y vis une humble croix près d'une croix altière ;
L'une en bois, l'autre en marbre ; et le spectre reprit,
Tandis qu'au loin le vent passait comme un esprit
Et des arbres profonds courbait les sombres têtes :

— Jusque dans le cercueil vous êtes vains et bêtes.
Oui, gisants, vous laissez debout la vanité.
Vous la sculptez au seuil du tombeau redouté,
Et vous lui bâtissez des tours et des coupoles.
Et, morts, vous êtes fiers.

Oui, dans vos nécropoles,
Dans ces villes du deuil que vos brumeux Paris
Construisent à côté du tumulte et des cris,
On trouve tout, des bois où jasent les fauvettes,
Des jets d'eau jaillissant du jaspe des cuvettes,
Un paysage vert, voluptueux, profond,
Où le nuage avec la plaine se confond,
La calèche où souvent l'œil cherche la civière,
Des prêtres sous le frais lisant leur bréviaire,
Du soleil en hiver, de l'ombrage en été,
Des roses, des chansons, tout, hors l'égalité.
Vous avez des charniers et des Pères-Lachaises
Où Samuel Bernard seul peut prendre ses aises,
Dormir en paix, jouir d'un caveau bien muré,
Et se donner les airs d'être à jamais pleuré,
Et s'adjuger, derrière une grille solide,
Des fleurs que le Temps garde en habit d'invalide.
Quant aux morts indigents, on leur donne congé ;
On chasse d'auprès d'eux le sanglot prolongé ;
Et le pauvre n'a pas le droit de pourriture.
Un jour, on le déblaie. On prend sa sépulture
Pour grandir d'une toise un monument pompeux.
— Misérable, va-t'en. Deviens ce que tu peux.
Quoi ! Tu prétends moisir ici parmi ces marbres,
Faire boucher le nez aux passants sous ces arbres,
Te carrer sous cette herbe, être au fond de ton trou
Charogne comme un autre, et tu n'as pas le sou !
Qu'est-ce que ce mort-là qui n'a rien dans sa poche !
Décampe. — Et la brouette et la pelle et la pioche
Arrachent le dormeur à son dur traversin.
Sus ! Place à monseigneur le sépulcre voisin !
Ce n'est rien d'être mort, il faut avoir des rentes.
Les carcasses des gueux sont fort mal odorantes ;
Les morts bien nés font bande à part dans le trépas ;
Le sépulcre titré ne fraternise pas
Avec la populace anonyme des bières ;
La cendre tient son rang vis-à-vis des poussières ;
Et tel mort dit : pouah ! Devant tel autre mort.
Le gentleman, à l'heure où l'acarus le mord,
Se maintient délicat et dégoûté. C'est triste.
Et j'en ris. Le linceul peut être de batiste !
Chez vous, oui, sous la croix de l'humble Dieu Jésus,
Les trépassés à court d'argent sont mal reçus ;
L'abîme a son dépôt de mendicité ; l'ombre
Met d'un côté l'élite et de l'autre le nombre ;
On n'est jamais moins près qu'alors qu'on se rejoint ;
Dans la mort vague et blême on ne se mêle point ;
On reste différent même à ce clair de lune ;
Le peuple dans la tombe a nom fosse commune.
La tombe impartiale ! Allons donc ! Le ci-gît
Tantôt se rétrécit et tantôt s'élargit ;
Le péage, réglé par arrêté du maire,
Fait Beaujon immortel et Chodruc éphémère.
Pourrir gratis ! Jamais ! Le terrain est trop cher.
Tandis que, tripotant ce qui fut de la chair,
La chimie, en son antre où vole la phalène,
Fait de l'adipocire et du blanc de baleine
Avec le résidu des pâles meurt-de-faim,
Tel cadavre, vêtu d'un suaire en drap fin,
Regarde en souriant la mort aux yeux de tigre,
Jette au spectre sa bourse, et dit : Marquis d'Aligre.
Vos catacombes ont des perpétuités
Pour ceux-ci pour ceux-là des répits limités.
Votre tombe est un gouffre où le riche surnage.
Ce mort n'a pas payé son terme ; il déménage.
Le fantôme, branlant sur ses blancs tibias,
Portant tout avec lui, s'en va, comme Bias ;
Vivant, il fut sans pain, et, mort, il est sans terre.
L'ossuaire répugne aux os du prolétaire.
Seul Rothschild, dans l'oubli du caveau sans échos,
Est mangé par des rats et par des asticots
Qu'il paye et dont il est maître et propriétaire.
Oui, c'est l'étonnement de la pariétaire,
Du brin d'herbe, de l'if aussi noir que le jais,
Du froid cyprès, du saule en pleurs, de voir sujets
À des expulsions sommaires et subites
Des crânes qui n'ont plus leurs yeux dans leurs orbites.
Vos cimetières sont des lieux changeants, flottants,
Précaires, où les morts vont passer quelque temps,
À peine admis au seuil des ténébreux mystères,
Et l'éternité sombre y prend des locataires.
Quoi ! C'est là votre mort ! C'est avec de l'orgueil
Que vous doublez le bois lugubre du cercueil !
Vous gardez préséance, honneurs, grade, avantages !
Vous conservez au fond du néant des étages !
La chimère est bouffonne. Ah ! La prétention
Est rare, dans le lieu de disparition !

Quoi ! Privilégier ce qui n'est plus ! Quoi ! Faire
Des grands et des petits dans l'insondable sphère !
Traiter Jean comme peste et Paul comme parfum !
Être mort, et vouloir encore être quelqu'un !
Quoi ! Dans le pourrissoir emporter l'opulence !
Faire sonner son or dans l'éternel silence !
Avoir, de par cet or dont sur terre on brilla,
Droit de tomber en poudre ici plutôt que là !
Arriver dans la nuit ainsi que des lumières !
Prendre dans le tombeau des places de premières !
Ne pas entendre Dieu qui dit au riche : assez !
Je cesserai d'en rire, ô vivants insensés,
Le jour où j'apprendrai que c'est vrai, que, dans l'ombre
De l'incommensurable et ténébreux décombre,
L'archange à l'aile noire, assis à son bureau,
Toise les morts, leur donne à tous un numéro,
Discute leur obole, or ou plomb, vraie ou fausse,
Et la pèse, et marchande au squelette sa fosse !
Le jour où j'apprendrai que la chose est ainsi,
Que Lucullus sous terre est du fumier choisi,
Que le bouton d'or perd ou double sa richesse
S'il sort d'une grisette ou bien d'une duchesse,
Qu'un lys qui naît d'un pauvre est noir comme charbon,
Que, mort, Lazare infecte et qu'Aguado sent bon !
Le jour où j'apprendrai que dans l'azur terrible
L'éternel a des trous inégaux à son crible ;
Et que, dans le ciel sombre effroi de vos remords,
S'il voit passer, porté par quatre croque-morts,
Un cadavre fétide et hideux, le tonnerre
Demande à l'ouragan : — est-ce un millionnaire ?
Le jour où j'apprendrai que la tombe, en effet,
Que l'abîme, selon le tarif du préfet,
Trafique de sa nuit et de son épouvante,
Et que la mort a mis les vers de terre en vente !



Le 18 mars 1870. Les Quatre Vents de l'Esprit.
BAUDELAIRE, "LE VOYAGE", LES FLEURS DU MAL.


À Maxime Du Camp.




I

Pour l’enfant, amoureux de cartes et d’estampes,
L’univers est égal à son vaste appétit.
Ah ! que le monde est grand à la clarté des lampes !
Aux yeux du souvenir que le monde est petit !

Un matin nous partons, le cerveau plein de flamme,
Le cœur gros de rancune et de désirs amers,
Et nous allons, suivant le rythme de la lame,
Berçant notre infini sur le fini des mers :

Les uns, joyeux de fuir une patrie infâme ;
D’autres, l’horreur de leurs berceaux, et quelques-uns,
Astrologues noyés dans les yeux d’une femme,
La Circé tyrannique aux dangereux parfums.

Pour n’être pas changés en bêtes, ils s’enivrent
D’espace et de lumière et de cieux embrasés ;
La glace qui les mord, les soleils qui les cuivrent,
Effacent lentement la marque des baisers.

Mais les vrais voyageurs sont ceux-là seuls qui partent
Pour partir ; cœurs légers, semblables aux ballons,
De leur fatalité jamais ils ne s’écartent,
Et sans savoir pourquoi, disent toujours : Allons !

Ceux-là, dont les désirs ont la forme des nues,
Et qui rêvent, ainsi qu’un conscrit le canon,
De vastes voluptés, changeantes, inconnues,
Et dont l’esprit humain n’a jamais su le nom !

II

Nous imitons, horreur ! la toupie et la boule
Dans leur valse et leurs bonds ; même dans nos sommeils
La Curiosité nous tourmente et nous roule,
Comme un Ange cruel qui fouette des soleils.

Singulière fortune où le but se déplace,
Et, n’étant nulle part, peut être n’importe où !
Où l’Homme, dont jamais l’espérance n’est lasse,
Pour trouver le repos court toujours comme un fou !

Notre âme est un trois-mâts cherchant son Icarie ;
Une voix retentit sur le pont : « Ouvre l’œil ! »
Une voix de la hune, ardente et folle, crie :
« Amour... gloire... bonheur ! » Enfer ! c’est un écueil !

Chaque îlot signalé par l’homme de vigie
Est un Eldorado promis par le Destin ;
L’Imagination qui dresse son orgie
Ne trouve qu’un récif aux clartés du matin.

Ô le pauvre amoureux des pays chimériques !
Faut-il le mettre aux fers, le jeter à la mer,
Ce matelot ivrogne, inventeur d’Amériques
Dont le mirage rend le gouffre plus amer ?

Tel le vieux vagabond, piétinant dans la boue,
Rêve, le nez en l’air, de brillants paradis ;
Son œil ensorcelé découvre une Capoue
Partout où la chandelle illumine un taudis.

III

Étonnants voyageurs ! quelles nobles histoires
Nous lisons dans vos yeux profonds comme les mers !
Montrez-nous les écrins de vos riches mémoires,
Ces bijoux merveilleux, faits d’astres et d’éthers.

Nous voulons voyager sans vapeur et sans voile !
Faites, pour égayer l’ennui de nos prisons,
Passer sur nos esprits, tendus comme une toile,
Vos souvenirs avec leurs cadres d’horizons.

Dites, qu’avez-vous vu ?

IV

« Nous avons vu des astres
Et des flots ; nous avons vu des sables aussi ;
Et, malgré bien des chocs et d’imprévus désastres,
Nous nous sommes souvent ennuyés, comme ici.

La gloire du soleil sur la mer violette,
La gloire des cités dans le soleil couchant,
Allumaient dans nos cœurs une ardeur inquiète
De plonger dans un ciel au reflet alléchant.

Les plus riches cités, les plus beaux paysages,
Jamais ne contenaient l’attrait mystérieux
De ceux que le hasard fait avec les nuages.
Et toujours le désir nous rendait soucieux !

— La jouissance ajoute au désir de la force.
Désir, vieil arbre à qui le plaisir sert d’engrais,
Cependant que grossit et durcit ton écorce,
Tes branches veulent voir le soleil de plus près !

Grandiras-tu toujours, grand arbre plus vivace
Que le cyprès ? — Pourtant nous avons, avec soin,
Cueilli quelques croquis pour votre album vorace,
Frères qui trouvez beau tout ce qui vient de loin !

Nous avons salué des idoles à trompe ;
Des trônes constellés de joyaux lumineux ;
Des palais ouvragés dont la féerique pompe
Serait pour vos banquiers un rêve ruineux ;

Des costumes qui sont pour les yeux une ivresse ;
Des femmes dont les dents et les ongles sont teints,
Et des jongleurs savants que le serpent caresse. »

V

Et puis, et puis encore ?

VI

« Ô cerveaux enfantins !

Pour ne pas oublier la chose capitale,
Nous avons vu partout, et sans l’avoir cherché,
Du haut jusques en bas de l’échelle fatale,
Le spectacle ennuyeux de l’immortel péché :

La femme, esclave vile, orgueilleuse et stupide,
Sans rire s’adorant et s’aimant sans dégoût ;
L’homme, tyran goulu, paillard, dur et cupide,
Esclave de l’esclave et ruisseau dans l’égout ;

Le bourreau qui jouit, le martyr qui sanglote ;
La fête qu’assaisonne et parfume le sang ;
Le poison du pouvoir énervant le despote,
Et le peuple amoureux du fouet abrutissant ;

Plusieurs religions semblables à la nôtre,
Toutes escaladant le ciel ; la Sainteté,
Comme en un lit de plume un délicat se vautre,
Dans les clous et le crin cherchant la volupté ;

L’Humanité bavarde, ivre de son génie,
Et, folle maintenant comme elle était jadis,
Criant à Dieu, dans sa furibonde agonie :
« Ô mon semblable, ô mon maître, je te maudis ! »

Et les moins sots, hardis amants de la Démence,
Fuyant le grand troupeau parqué par le Destin,
Et se réfugiant dans l’opium immense !
— Tel est du globe entier l’éternel bulletin. »

VII

Amer savoir, celui qu’on tire du voyage !
Le monde, monotone et petit, aujourd’hui,
Hier, demain, toujours, nous fait voir notre image :
Une oasis d’horreur dans un désert d’ennui !

Faut-il partir ? rester ? Si tu peux rester, reste ;
Pars, s’il le faut. L’un court, et l’autre se tapit
Pour tromper l’ennemi vigilant et funeste,
Le Temps ! Il est, hélas ! des coureurs sans répit,

Comme le Juif errant et comme les apôtres,
À qui rien ne suffit, ni wagon ni vaisseau,
Pour fuir ce rétiaire infâme : il en est d’autres
Qui savent le tuer sans quitter leur berceau.

Lorsque enfin il mettra le pied sur notre échine,
Nous pourrons espérer et crier : En avant !
De même qu’autrefois nous partions pour la Chine,
Les yeux fixés au large et les cheveux au vent,

Nous nous embarquerons sur la mer des Ténèbres
Avec le cœur joyeux d’un jeune passager.
Entendez-vous ces voix, charmantes et funèbres,
Qui chantent : « Par ici ! vous qui voulez manger

Le Lotus parfumé ! c’est ici qu’on vendange
Les fruits miraculeux dont votre cœur a faim ;
Venez vous enivrer de la douceur étrange
De cette après-midi qui n’a jamais de fin ! »

À l’accent familier nous devinons le spectre ;
Nos Pylades là-bas tendent leurs bras vers nous.
« Pour rafraîchir ton cœur nage vers ton Électre ! »
Dit celle dont jadis nous baisions les genoux.

VIII

Ô Mort, vieux capitaine, il est temps ! levons l’ancre !
Ce pays nous ennuie, ô Mort ! Appareillons !
Si le ciel et la mer sont noirs comme de l’encre,
Nos cœurs que tu connais sont remplis de rayons !

Verse-nous ton poison pour qu’il nous réconforte !
Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau,
Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe ?
Au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau !
"LES AMOURS" DE PIERRE DE RONSARD, SONNET LXXXIII + L'Homme machine d'Esperluette


Gageons qu’en écrivant ce sonnet Pierre de Ronsard (1524-1585) a dû ressentir le même émerveillement que Jantel lorsqu’il écouta attentivement Rasmunssen lui dire :

La Lumière et le "feu", l’Eau et la "glace". Tout est là ! Je dis bien "Tout" !
(Mars 1978).





SONNET LXXXIII



L'onde et le feu, ce sont de la machine

Les deux seigneurs que je sen pleinement,

Seigneurs divins; et qui divinement

Ce faix divin ont chargé sus l'eschine.


Toute matiere, essence, et origine

Doibt son principe à ces deux seulement,

Touts deux en moy vivent esgallement,

En eulx je vi, rien qu'eulx je n'imagine.


Aussi de moy il ne sort rien que d'eulx,

Et tour à tour en moy naissent touts deux:

Car quand mes yeulx de trop pleurer j'appaise,


Rasserénant les flotz de mes douleurs,

Lors de mon cuoeur s'exhale une fournaise,

Puis tout soubdain recommancent mes pleurs.



Recadré dans le contexte moderne, cela pourrait éventuellement donner :





SONNET DE L’HOMME MACHINE




La Lumière et l’Eau, de l’Être en sa machine

Sont les poids d’Univers dont mon âme exaltée

Soulève, en exerçant une contre poussée,

L’Ambiante Pression qui courbe toute échine…



Volumes, Vide, effets, Cause, fins, Origine

Doivent leur consistance à ces deux fondements

Auxquels, athlète fou, l’homme en son mouvement

Se confronte en un corps-à-corps, lutte divine !



Rien n’existe, ni n’est en dehors de ces fontes

D’or dont l’Énergie rend le combat inégal

Pour le cerveau humain que muscle l’Idéal.



Mon sang, ce flot de feu, entre gloriole et honte,

Ne cesse d’osciller, en jumeau de l’haltère,

Des sueurs de la joie aux larmes des calvaires !



Jules Laforgues (1860-1887), "Marche funèbre pour la mort de la terre", Le Sanglot de la Terre.


(Billet de faire-part).

Lento.

Ô convoi solennel des soleils magnifiques,
Nouez et dénouez vos vastes masses d'or,
Doucement, tristement, sur de graves musiques,
Menez le deuil très-lent de votre sœur qui dort.

Les temps sont révolus! Morte à jamais, la Terre,
Après un dernier râle (où tremblait un sanglot!)
Dans le silence noir du calme sans écho,
Flotte ainsi qu'une épave énorme et solitaire.
Quel rêve ! est-ce donc vrai ? par la nuit emporté,
Tu n'es plus qu'un cercueil, bloc inerte et tragique
Rappelle-toi pourtant! Oh! l'épopée unique!...
Non, dors, c'est bien fini, dors pour l'éternité.

Ô convoi solennel des soleils magnifiques,
Nouez et dénouez vos vastes masses d'or,
Doucement, tristement, sur de graves musiques,
Menez le deuil très-lent de votre sœur qui dort.

Et pourtant souviens-toi, Terre, des premiers âges,
Alors que tu n'avais, dans le spleen des longs jours,
Que les pantoums du vent, la clameur des flots sourds,
Et les bruissements argentins des feuillages.
Mais l'être impur paraît! ce frêle révolté
De la sainte Maïa déchire les beaux voiles
Et le sanglot des temps jaillit vers les étoiles...
Mais dors, c'est bien fini, dors pour l'éternité.

Ô convoi solennel des soleils magnifiques,
Nouez et dénouez vos vastes masses d'or,
Doucement, tristement, sur de graves musiques,
Menez le deuil très-lent de votre sœur qui dort.

Oh! tu n'oublieras pas la nuit du moyen âge,
Où, dans l'affolement du glas du Dies irae,
La Famine pilait les vieux os déterrés
Pour la Peste gorgeant les charniers avec rage.
Souviens-toi de cette heure où l'homme épouvanté,
Sous le ciel sans espoir et têtu de la Grâce,
Clamait: "Gloire au Très-Bon", et maudissait sa race!
Mais dors, c'est bien fini, dors pour l'éternité.

Ô convoi solennel des soleils magnifiques,
Nouez et dénouez vos vastes masses d'or,
Doucement, tristement, sur de graves musiques,
Menez le deuil très-lent de votre sœur qui dort.

Hymnes ! autels sanglants ! ô sombres cathédrales,
Aux vitraux douloureux, dans les cloches,
L'encens. Et l'orgue déchaînant ses hosannas puissants !
Ô cloîtres blancs perdus ! pâles amours claustrales,
[...] Ce siècle hystérique où l'homme a tant douté,
Et s'est retrouvé seul, sans Justice, sans Père.
Roulant par l'inconnu, sur un bloc éphémère.
Mais dors, c'est bien fini, dors pour l'éternité.

Ô convoi solennel des soleils magnifiques,
Nouez et dénouez vos vastes masses d'or,
Doucement, tristement, sur de graves musiques,
Menez le deuil très-lent de votre sœur qui dort.

Et les bûchers ! les plombs ! la torture ! les bagnes !
Les hôpitaux de fous, les tours, les lupanars,
La vieille invention! la musique! les arts
Et la science! et la guerre engraissant la campagne!
Et le luxe! le spleen, l'amour, la charité!
La faim, la soif, l'alcool, dix mille maladies !
Oh ! quel drame ont vécu ces cendres refroidies !
Mais dors, c'est bien fini, dors pour l'éternité.

Ô convoi solennel des soleils magnifiques,
Nouez et dénouez vos vastes masses d'or,
Doucement, tristement, sur de graves musiques,
Menez le deuil très-lent de votre sœur qui dort.

Où donc est Çakia, cœur chaste et trop sublime,
Qui saigna pour tout être et dit la bonne Loi ?
Et Jésus triste et doux qui douta de la Foi
Dont il avait vécu, dont il mourait victime ?
Tous ceux qui sur l'énigme atroce ont sangloté?
Où, leurs livres, sans fond, ainsi que la démence ?
Oh! que d'obscurs aussi saignèrent en silence!...
Mais dors, c'est bien fini, dors pour l'éternité.

Ô convoi solennel des soleils magnifiques,
Nouez et dénouez vos vastes masses d'or,
Doucement, tristement, sur de graves musiques,
Menez le deuil très-lent de votre sœur qui dort.

Et plus rien! ô Venus de marbre! eaux-fortes vaines!
Cerveau fou de Hegel ! doux refrains consolants !
Clochers brodés à jour et consumés d'élans.
Livres où l'homme mit d'inutiles victoires !
Tout ce qu'a la fureur de tes fils enfanté
Tout ce qui fut ta fange et ta splendeur si brève,
Ô Terre, est maintenant comme un rêve, un grand rêve.
Va, dors, c'est bien fini, dors pour l'éternité.

Ô convoi solennel des soleils magnifiques,
Nouez et dénouez vos vastes masses d'or,
Doucement, tristement, sur de graves musiques,
Menez le deuil très-lent de votre sœur qui dort.

Dors pour l'éternité, c'est fini, tu peux croire
Que ce drame inouï ne fut qu'un cauchemar,
Tu n'es plus qu'un tombeau qui promène, au hasard
Une cendre sans nom dans le noir sans mémoire.
C'était un songe, oh! oui, tu n'as jamais été!
Tout est seul! nul témoin! rien ne voit, rien ne pense.
Il n'y a que le noir, le temps et le silence...
Dors, tu viens de rêver, dors pour l'éternité.

Ô convoi solennel des soleils magnifiques,
Nouez et dénouez vos vastes masses d'or,
Doucement, tristement, sur de graves musiques,
Menez le deuil très-lent de votre sœur qui dort.


Jules Laforgue

Jules Laforgue - Dans la rue - Le Sanglot de la Terre


C’est le trottoir avec ses arbres rabougris.
Des mâles égrillards, des femelles enceintes,
Un orgue inconsolable ululant ses complaintes,
Les fiacres, les journaux, la réclame et les cris.

Et devant les cafés où des hommes flétris
D’un œil vide et muet contemplaient leurs absinthes
Le troupeau des catins défile lèvres peintes
Tarifant leurs appas de macabres houris.

Et la Terre toujours s’enfonce aux steppes vastes,
Toujours, et dans mille ans Paris ne sera plus
Qu’un désert où viendront des troupeaux inconnus.

Pourtant vous rêverez toujours, étoiles chastes,
Et toi tu seras loin alors, terrestre îlot
Toujours roulant, toujours poussant ton vieux sanglot.
"CRÉPUSCULE DE DIMANCHE D’ÉTÉ" du poète Jules Laforgues


Une belle journée. Un calme crépuscule
Dans l'odeur des rôtis les promeneurs heureux
Rentrent, sans se douter que tout est ridicule,
Et frottant du mouchoir leurs beaux souliers poudreux.

Ô banale rancœur de notre farce humaine !
Aujourd’hui, jour de fête et gaieté des faubourgs,
Demain le dur travail, pour toute la semaine.
Puis fête, puis travail, fête... travail... toujours.

Par l’azur tendre et fin tournoient les hirondelles
Dont je traduis pour moi les mille petits cris.
Et peu à peu je songe aux choses éternelles,
Au-dessus des rumeurs qui montent de Paris.

Oh ! tout là-bas, là-bas... par la nuit du mystère,
Où donc es-tu, depuis tant d’astres, à présent...
Ô fleuve chaotique, ô Nébuleuse-mère,
Dont sortit le Soleil, notre père puissant ?

Où sont tous les soleils qui sur ta longue route
Bondirent, radieux, de tes flancs jamais las ?
Ah ! ces frères du nôtre, ils sont heureux sans doute
Et nous ont oubliés, ou ne nous savent pas.

Comme nous sommes seuls, pourtant, sur notre terre,
Avec notre infini, nos misères, nos dieux,
Abandonnés de tout, sans amour et sans père,
Seuls dans l’affolement universel des Cieux !
Médiocrité, Jules Laforgue

Dans l'Infini criblé d'éternelles splendeurs,
Perdu comme un atome, inconnu, solitaire,
Pour quelques jours comptés, un bloc appelé Terre
Vole avec sa vermine aux vastes profondeurs.

Ses fils, blêmes, fiévreux, sous le fouet des labeurs,
Marchent, insoucieux de l'immense mystère,
Et quand ils voient passer un des leurs qu'on enterre,
Saluent, et ne sont pas hérissés de stupeurs.

La plupart vit et meurt sans soupçonner l'histoire
Du globe, sa misère en l'éternelle gloire,
Sa future agonie au soleil moribond.

Vertiges d'univers, cieux à jamais en fête!
Rien, ils n'auront rien su. Combien même s'en vont
Sans avoir seulement visité leur planète.

La première nuit, Jules Laforgue

Voici venir le soir doux au vieillard lubrique.
Mon chat Mürr, accroupi comme un sphinx héraldique,
Contemple inquiet de sa prunelle fantastique
Monter à l'horizon la lune chlorotique.

C'est l'heure où l'enfant prie, où Paris-Lupanar
Jette sur le pavé de chaque boulevard
Les filles aux seins froids qui sous le gaz blafard
Vaguent flairant de l’œil un mâle de hasard.

Moi, près de mon chat Mürr, je rêve à ma fenêtre.
Je songe aux enfants qui partout viennent de naître,
Je songe à tous les morts enterrés d'aujourd'hui.

Et je me figure être au fond du cimetière
Et me mets à la place en entrant dans leur bière
De ceux qui vont passer là leur première nuit.

Jules Laforgue
Charles Baudelaire, "Le Calumet de la Paix"

Or Gitche manito, le Maître de la Vie,



Le puissant, descendit dans la verte prairie,


Dans l'immense prairie aux coteaux monstrueux;


Et là, sur les roches de la Rouge Carrière,


Dominant tout l'espace et baigné de lumière,


Il se tenait debout, vaste et majestueux.





Alors il convoqua les peuples innombrables,


Plus nombreux que ne sont les herbes et les sables,


Avec sa main terrible il rompit un morceau


Du rocher, dont il fit une pipe superbe,


Puis, au bord du ruisseau, dans une énorme gerbe,


Pour s'en faire un tuyau, choisit un long roseau.





Pour la bourrer il prit au saule son écorce;


Et lui, le Tout-Puissant, Créateur de la Force,


Debout, il alluma, comme un divin fanal,


La Pipe de la Paix, Debout sur la Carrière


Il fumait, droit, superbe et baigné de lumière.


Or pour les nations c'était le grand signal.





Et lentement montait la divine fumée


Dans l'air doux du matin, onduleuse, embaumée.


Et d'abord ce ne fut qu'un sillon ténébreux;


Puis la vapeur se fit plus bleue et plus épaisse,


Puis blanchit; et montant, et grossissant sans cesse,


Elle alla se briser au dur plafond des cieux.





Des plus lointains sommets des Montagnes Rocheuses,


Depuis les lacs du Nord aux ondes tapageuses,


Depuis Tawasentha, le vallon sans pareil,


Jusqu'à Tuscaloosa, la forêt parfumée,


Tous virent le signal et l'immense fumée


Montant paisiblement dans le matin vermeil.





Les Prophètes disaient: "Voyez-vous cette bande


De vapeur", qui semblable à la main qui commande,


Oscille et se détache en noir sur le soleil?


C'est Gitche Manito, le Maître de la Vie


Qui dit aux quatre coins de l'immense prairie :


"Je vous convoque tous, guerriers, à mon conseil!"





Par le chemin des eaux, par la route des plaines,


Par les quatre côtés d'où soufflent les haleines


Du vent, tous les guerriers de chaque tribu, tous,


Comprenant le signal du nuage qui bouge,


Vinrent docilement à la Carrière Rouge


Où Gitche Manito leur donnait rendez-vous.





Les guerriers se tenaient sur la verte prairie,


Tous équipés en guerre, et la mine aguerrie,


Bariolés ainsi qu'un feuillage automnal;


Et la haine qui fait combattre tous les êtres,


La haine qui brûlait les yeux de leurs ancêtres


Incendiait encore leurs yeux d'un feu fatal.





Et leur yeux étaient pleins de haine héréditaire.


Or Gitche Manito, le Maitre de la Terre,


Les considérait tous avec compassion,


Comme un père très-bon, ennemi du désordre,


Qui voit ses chers petits batailler et se mordre.


Tel Gitche Manito pour toute une nation.





Il étendit sur eux sa puissante main droite


Pour subjuguer leur cœur et leur nature étroite,


Pour rafraîchir leur fièvre à l'ombre de sa main;


Puis il leur dit avec sa voix majestueuse,


Comparable à la voix d'une eau tumultueuse


Qui tombe et rend un son monstrueux, surhumain :




II






"Ô ma postérité, déplorable et chérie!


Ô mes fils! écoutez la divine raison.


C'est Giche Manito, le Maitre de la Vie,


Qui vous parle! celui qui dans votre patrie


A mis l'ours, le castor, le renne et le bison.





Je vous ai fait la chasse et la pêche facile;


Pourquoi donc le chasseur devient-il assassin ?


Le marais fut par moi peuplé de volatiles;


Pourquoi n'êtes-vous pas contents, fils indociles?


Pourquoi l'homme fait-il la chasse à son voisin?





Je suis vraiment las de vos horribles guerres.


Vos prières, vos vœux mêmes sont des forfaits!


Le péril est pour vous dans vos humeurs contraires,


Et c'est dans l'union qu'est votre force. En frères


Vivez donc, et sachez vous maintenir en paix.





Bientôt vous recevrez de ma main un Prophète


Qui viendra vous instruire et souffrir avec vous.


Sa parole fera de la vie une fête;


Mais si vous méprisez sa sagesse parfaite,


Pauvres enfants maudits, vous disparaîtrez tous!





Effacez dans les flots vos couleurs meurtrières.


Les roseaux sont nombreux et le roc est épais;


Chacun en peut tirer sa pipe. Plus de guerres,


Plus de sang! Désormais vivez comme des frères,


Et tous, unis, fumez le Calumet de Paix! "




III






Et soudain tous, jetant leurs armes sur la terre,


Lavent dans le ruisseau les couleurs de la guerre


Qui luisaient sur leurs fronts cruels et triomphants.


Chacun creuse une pipe et cueille sur la rive


Un long roseau qu'avec adresse il enjolive.


Et l'Esprit souriait à ses pauvres enfants!





Chacun s'en retourna l'âme calme et ravie,


Et Gitche Manito, le Maitre de la Vie,


Remonta par la porte entre ouverte des cieux.


- A travers la vapeur splendide du nuage


Le Tout-Puissant montait, content de son ouvrage,


Immense, parfumé, sublime, radieux !



Charles Baudelaire
Edmond Haraucourt, philosophie, sonnet honteux (A Emile Goudeau) 1857-1941, écrivain et poète

Je pense que ce sonnet nous renvoie l'image exacte de ce que reflète profondément, au vue de la réalité sordide, notre bien plus que misérable condition humaine.




L’anus profond de Dieu s’ouvre sur le Néant,
Et, noir, s’épanouit sous la garde d’un ange,
Assis au bord des cieux qui chantent sa louange,
Dieu fait l’homme excrément de son ventre géant.

Pleins d’espoir, nous roulons vers le sphincter béant
Notre bol primitif de lumière et de fange ;
Et, las de triturer l’indigeste mélange,
Le Créateur pensif nous pousse en maugréant.

Un être naît : salut ! Et l’homme fend l’espace
Dans la rapidité d’une chute qui passe :
Corps déjà disparu sitôt qu’il apparaît.

C’est la Vie : on s’y jette, éperdu, puis on tombe ;
Et l’Orgue intestinal souffle un adieu distrait
Sur ce vase de nuit qu’on appelle la tombe.


"CRIMEN AMORIS" de Paul Verlaine

A Villiers de L'Isle-Adam.




Dans un palais, soie et or, dans Ecbatane,
De beaux démons, des satans adolescents,
Au son d'une musique mahométane,
Font litière aux Sept Péchés de leurs cinq sens.



C'est la fête aux Sept Péchés : ô qu'elle est belle !
Tous les désirs rayonnaient en feux brutaux ;
Les Appétits, pages prompts que l'on harcèle,
Promenaient des vins roses dans des cristaux.



Des danses sur des rythmes d'épithalames
Bien doucement se pâmaient en longs sanglots
Et de beaux chœurs de voix d'hommes et de femmes
Se déroulaient, palpitaient comme des flots.



Et la bonté qui s'en allait de ces choses
Était puissante et charmante tellement
Que la campagne autour se fleurit de roses
Et que la nuit paraissait en diamant.



Or, le plus beau d'entre tous ces mauvais anges
Avait seize ans sous sa couronne de fleurs.
Les bras croisés sur les colliers et les franges,
Il rêve, l’œil plein de flammes et de pleurs.



En vain la fête autour se faisait plus folle,
En vain les Satans, ses frères et ses sœurs,
Pour l'arracher au souci qui le désole,
L'encourageaient d'appels de bras caresseurs :



Il résistait à toutes câlineries,
Et le chagrin mettait un papillon noir
A son cher front tout brûlant d'orfèvreries.
Ô l'immortel et terrible désespoir !



Il leur disait : "Ô vous, laissez-moi tranquille !"
Puis, les ayant baisés tous bien tendrement,
Il s'évada d'avec eux d'un geste agile,
Leur laissant aux mains des pans de vêtement.



Le voyez-vous sur la tour la plus céleste
Du haut palais avec une torche au poing ?
Il la brandit comme un héros fait d'un ceste :
D'en bas on croit que c'est une aube qui point.



Qu'est-ce qu'il dit de sa voix profonde et tendre
Qui se marie au claquement clair du feu
Et que la lune est extatique d'entendre ?
"Oh ! je serai celui-là qui créera Dieu !



"Nous avons tous trop souffert, anges et hommes,
De ce conflit entre le Pire et le Mieux.
Humilions, misérables que nous sommes,
Tous nos élans dans le plus simple des vœux.



"Ô vous tous, ô nous tous, ô les pécheurs tristes,
Ô les gais Saints, pourquoi ce schisme têtu ?
Que n'avons-nous fait, en habiles artistes,
De nos travaux la seule et même vertu !



"Assez et trop de ces luttes trop égales !
Il va falloir qu'enfin se rejoignent les
Sept Péchés aux Trois Vertus Théologales !
Assez et trop de ces combats durs et laids !



"Et pour réponse à Jésus qui crut bien faire
En maintenant l'équilibre de ce duel,
Par moi l'enfer dont c'est ici le repaire
Se sacrifie à l'amour universel !"



La torche tombe de sa main éployée,
Et l'incendie alors hurla s'élevant,
Querelle énorme d'aigles rouges noyée
Au remous noir de la fumée et du vent.



L'or fond et coule à flots et le marbre éclate ;
C'est un brasier tout splendeur et tout ardeur ;
La soie en courts frissons comme de l'ouate
Vole à flocons tout ardeur et tout splendeur.



Et les Satans mourants chantaient dans les flammes,
Ayant compris, comme s'ils étaient résignés !
Et de beaux choeurs de voix d'hommes et de femmes
Montaient parmi l'ouragan des bruits ignés.



Et lui, les bras croisés d'une sorte fière,
Les yeux au ciel où le feu monte en léchant,
Il dit tout bas une espèce de prière,
Qui va mourir dans l'allégresse du chant.



Il dit tout bas une espèce de prière,
Les yeux au ciel où le feu monte en léchant...
Quand retentit un affreux coup de tonnerre,
Et c'est la fin de l'allégresse et du chant.



On n'avait pas agréé le sacrifice :
Quelqu'un de fort et de juste assurément
Sans peine avait su démêler la malice
Et l'artifice en un orgueil qui se ment.



Et du palais aux cent tours aucun vestige,
Rien ne resta dans ce désastre inouï,
Afin que par le plus effrayant prodige
Ceci ne fût qu'un vain rêve évanoui...



Et c'est la nuit, la nuit bleue aux mille étoiles ;
Une campagne évangélique s'étend,
Sévère et douce, et, vagues comme des voiles,
Les branches d'arbre ont l'air d'ailes s'agitant.



De froids ruisseaux courent sur un lit de pierre ;
Les doux hiboux nagent vaguement dans l'air
Tout embaumé de mystère et de prière :
Parfois un flot qui saute lance un éclair.



La forme molle au loin monte des collines
Comme un amour encore mal défini,
Et le brouillard qui s'essore des ravines
Semble un effort vers quelque but réuni.



Et tout cela comme un cœur et comme une âme,
Et comme un verbe, et d'un amour virginal
Adore, s'ouvre en une extase et réclame
Le Dieu clément qui nous gardera du mal.
Jean RICHEPIN (1849-1926), Les oiseaux de passage

C'est une cour carrée et qui n'a rien d'étrange :

Sur les flancs, l'écurie et l'étable au toit bas ;
Ici près, la maison ; là-bas, au fond, la grange
Sous son chapeau de chaume et sa jupe en plâtras.

Le bac, où les chevaux au retour viendront boire,
Dans sa berge de bois est immobile et dort.
Tout plaqué de soleil, le purin à l'eau noire
Luit le long du fumier gras et pailleté d'or.

Loin de l'endroit humide où gît la couche grasse,
Au milieu de la cour, où le crottin plus sec
Riche de grains d'avoine en poussière s'entasse,
La poule l'éparpille à coups d'ongle et de bec.

Plus haut, entre les deux brancards d'une charrette,
Un gros coq satisfait, gavé d'aise, assoupi,
Hérissé, l'œil mi-clos recouvert par la crête,
Ainsi qu'une couveuse en boule est accroupi.

Des canards hébétés voguent, l'oeil en extase.
On dirait des rêveurs, quand, soudain s'arrêtant,
Pour chercher leur pâture au plus vert de la vase
Ils crèvent d'un plongeon les moires de l'étang.

Sur le faîte du toit, dont les grises ardoises
Montrent dans le soleil leurs écailles d'argent,
Des pigeons violets aux reflets de turquoises
De roucoulements sourds gonflent leur col changeant.

Leur ventre bien lustré, dont la plume est plus sombre,
Fait tantôt de l'ébène et tantôt de l'émail,
Et leurs pattes, qui sont rouges parmi cette ombre,
Semblent sur du velours des branches de corail.

Au bout du clos, bien loin, on voit paître les oies,
Et vaguer les dindons noirs comme des huissiers.
Oh ! qui pourra chanter vos bonheurs et vos joies,
Rentiers, faiseurs de lards, philistins, épiciers ?

Oh ! vie heureuse des bourgeois ! Qu'avril bourgeonne
Ou que décembre gèle, ils sont fiers et contents.
Ce pigeon est aimé trois jours par sa pigeonne ;
Ca lui suffit, il sait que l'amour n'a qu'un temps.

Ce dindon a toujours béni sa destinée.
Et quand vient le moment de mourir il faut voir
Cette jeune oie en pleurs : " C'est là que je suis née ;
Je meurs près de ma mère et j'ai fait mon devoir. "

Elle a fait son devoir ! C'est à dire que oncque
Elle n'eut de souhait impossible, elle n'eut
Aucun rêve de lune, aucun désir de jonque
L'emportant sans rameurs sur un fleuve inconnu.

Elle ne sentit pas lui courir sous la plume
De ces grands souffles fous qu'on a dans le sommeil,
pour aller voir la nuit comment le ciel s'allume
Et mourir au matin sur le cœur du soleil.

Et tous sont ainsi faits ! Vivre la même vie
Toujours pour ces gens-là cela n'est point hideux
Ce canard n'a qu'un bec, et n'eut jamais envie
Ou de n'en plus avoir ou bien d'en avoir deux.

Aussi, comme leur vie est douce, bonne et grasse !
Qu'ils sont patriarcaux, béats, vermillonnés,
Cinq pour cent ! Quel bonheur de dormir dans sa crasse,
De ne pas voir plus loin que le bout de son nez !

N'avoir aucun besoin de baiser sur les lèvres,
Et, loin des songes vains, loin des soucis cuisants,
Posséder pour tout cœur un viscère sans fièvres,
Un coucou régulier et garanti dix ans !

Oh ! les gens bienheureux !... Tout à coup, dans l'espace,
Si haut qu'il semble aller lentement, un grand vol
En forme de triangle arrive, plane et passe.
Où vont-ils ? Qui sont-ils ? Comme ils sont loin du sol !

Les pigeons, le bec droit, poussent un cri de flûte
Qui brise les soupirs de leur col redressé,
Et sautent dans le vide avec une culbute.
Les dindons d'une voix tremblotante ont gloussé.

Les poules picorant ont relevé la tête.
Le coq, droit sur l'ergot, les deux ailes pendant,
Clignant de l'œil en l'air et secouant la crête,
Vers les hauts pèlerins pousse un appel strident.

Qu'est-ce que vous avez, bourgeois ? soyez donc calmes.
Pourquoi les appeler, sot ? Ils n'entendront pas.
Et d'ailleurs, eux qui vont vers le pays des palmes,
Crois-tu que ton fumier ait pour eux des appas ?

Regardez-les passer ! Eux, ce sont les sauvages.
Ils vont où leur désir le veut, par-dessus monts,
Et bois, et mers, et vents, et loin des esclavages.
L'air qu'ils boivent feraient éclater vos poumons.

Regardez-les ! Avant d'atteindre sa chimère,
Plus d'un, l'aile rompue et du sang plein les yeux,
Mourra. Ces pauvres gens ont aussi femme et mère,
Et savent les aimer aussi bien que vous, mieux.

Pour choyer cette femme et nourrir cette mère,
Ils pouvaient devenir volaille comme vous.
Mais ils sont avant tout les fils de la chimère,
Des assoiffés d'azur, des poètes, des fous.

Ils sont maigres, meurtris, las, harassés. Qu'importe !
Là-haut chante pour eux un mystère profond.
A l'haleine du vent inconnu qui les porte
Ils ont ouvert sans peur leurs deux ailes. Ils vont.

La bise contre leur poitrail siffle avec rage.
L'averse les inonde et pèse sur leur dos.
Eux, dévorent l'abîme et chevauchent l'orage.
Ils vont, loin de la terre, au dessus des badauds.

Ils vont, par l'étendue ample, rois de l'espace.
Là-bas, ils trouveront de l'amour, du nouveau.
Là-bas, un bon soleil chauffera leur carcasse
Et fera se gonfler leur cœur et leur cerveau.

Là-bas, c'est le pays de l'étrange et du rêve,
C'est l'horizon perdu par delà les sommets,
C'est le bleu paradis, c'est la lointaine grève
Où votre espoir banal n'abordera jamais.

Regardez-les, vieux coq, jeune oie édifiante !
Rien de vous ne pourra monter aussi haut qu'eux.
Et le peu qui viendra d'eux à vous, c'est leur fiente.
Les bourgeois sont troublés de voir passer les gueux.
LES STUPRA, ARTHUR RIMBAUD


Les anciens animaux saillissaient, même en course,
Avec des glands bardés de sang et d'excrément.
Nos pères étalaient leur membre fièrement
Par le pli de la gaine et le grain de la bourse.

Au moyen âge pour la femelle, ange ou pource,
Il fallait un gaillard de solide grément ;
Même un Kléber, d'après sa culotte qui ment
Peut-être un peu, n'a pas dû manquer de ressources.

D'ailleurs l'homme au plus fier mammifère est égal ;
L'énormité de leur membre à tort nous étonne ;
Mais une heure stérile a sonné : le cheval

Et le bœuf ont bridé leurs ardeurs, et personne
N'osera plus dresser son orgueil génital
Dans les bosquets où grouille une enfance bouffonne.

***

Nos fesses ne sont pas les leurs. Souvent j'ai vu
Des gens déboutonnés derrière quelque haie,
Et, dans ces bains sans gêne où l'enfance s'égaie,
J'observais le plan et l'effet de notre cul.

Plus ferme, blême en bien des cas, il est pourvu
De méplats évidents que tapisse la claie
Des poils ; pour elles, c'est seulement dans la raie
Charmante que fleurit le long satin touffu.

Une ingéniosité touchante et merveilleuse
Comme l'on ne voit qu'aux anges des saints tableaux
Imite la joue où le sourire se creuse.

Oh ! de même être nus, chercher joie et repos,
Le front tourné vers sa portion glorieuse,
Et libres tous les deux murmurer des sanglots ?

***

L'IDOLE
SONNET DU TROU DU CUL


Obscur et froncé comme un œillet violet
Il respire, humblement tapi parmi la mousse
Humide encor d'amour qui suit la fuite douce
Des Fesses blanches jusqu'au cœur de son ourlet.

Des filaments pareils à des larmes de lait
Ont pleuré sous le vent cruel qui les repousse,
A travers de petits caillots de marne rousse
Pour s'aller perdre où la pente les appelait.

Mon Rêve s'aboucha souvent à sa ventouse ;
Mon âme, du coït matériel jalouse,
En fit son larmier fauve et son nid de sanglots.

C'est l'olive pâmée, et la flûte câline,
C'est le tube où descend la céleste praline :
Chanaan féminin dans les moiteurs enclos !
Paul Verlaine — Femmes; Idylle high-life


La galopine
À pleine main
Branle la pine
Au beau gamin.

L’heureux potache
Décalotté
Jouit et crache
De tout côté.

L’enfant rieuse
À voir ce lait
Et curieuse
De ce qu’il est,

Hume une goutte
Au bord du pis,
Puis dame ! en route,
Ma foi, tant pis !

Pourlèche et baise
Le joli bout,
Plus ne biaise
Pompe le tout !

Petit vicomte
De je-ne-sais,
Point ne raconte
Trop ce succès,

Fleur d’élégances,
Oaristys
De tes vacances
Quatre-vingt-dix :

Ces algarades
Dans les châteaux,
Tes camarades,
Même lourdeaux,

Pourraient sans peine
T’en raconter
À la douzaine
Sans inventer ;

Et les cousines,
Anges déchus,
De ses cuisines
Et de ces jus

Sont coutumières,
Pauvres trognons,
Dès leurs premières
Communions ;

Ce, jeunes frères,
En attendant
Leurs adultères
Vous impendant.
LA "MEDIOCRITE" DE VICTOR HUGO

Au moins deux poèmes vont dans le sens de la "médiocrité" de Victor Hugo dénoncée par l'Entité Magloow : "
LORSQUE L'ENFANT PARAÎT" et "SUR UN PORTRAIT DE SAINTE".




LORSQUE L'ENFANT PARAÎT


Lorsque l'enfant paraît, le cercle de famille
Applaudit à grands cris.
Son doux regard qui brille
Fait briller tous les yeux,
Et les plus tristes fronts, les plus souillés peut-être,
Se dérident soudain à voir l'enfant paraître,
Innocent et joyeux.

Soit que juin ait verdi mon seuil, ou que novembre
Fasse autour d'un grand feu vacillant dans la chambre
Les chaises se toucher,
Quand l'enfant vient, la joie arrive et nous éclaire.
On rit, on se récrie, on l'appelle, et sa mère
Tremble à le voir marcher.

Quelquefois nous parlons, en remuant la flamme,
De patrie et de Dieu, des poètes, de l'âme
Qui s'élève en priant ;
L'enfant paraît, adieu le ciel et la patrie
Et les poètes saints ! la grave causerie
S'arrête en souriant.

La nuit, quand l'homme dort, quand l'esprit rêve, à l'heure
Où l'on entend gémir, comme une voix qui pleure,
L'onde entre les roseaux,
Si l'aube tout à coup là-bas luit comme un phare,
Sa clarté dans les champs éveille une fanfare
De cloches et d'oiseaux.

Enfant, vous êtes l'aube et mon âme est la plaine
Qui des plus douces fleurs embaume son haleine
Quand vous la respirez ;
Mon âme est la forêt dont les sombres ramures
S'emplissent pour vous seul de suaves murmures
Et de rayons dorés !

Car vos beaux yeux sont pleins de douceurs infinies,
Car vos petites mains, joyeuses et bénies,
N'ont point mal fait encor ;
Jamais vos jeunes pas n'ont touché notre fange,
Tête sacrée ! enfant aux cheveux blonds ! bel ange
À l'auréole d'or !

Vous êtes parmi nous la colombe de l'arche.
Vos pieds tendres et purs n'ont point l'âge où l'on marche.
Vos ailes sont d'azur.
Sans le comprendre encor vous regardez le monde.
Double virginité ! corps où rien n'est immonde,
Âme où rien n'est impur !

Il est si beau, l'enfant, avec son doux sourire,
Sa douce bonne foi, sa voix qui veut tout dire,
Ses pleurs vite apaisés,
Laissant errer sa vue étonnée et ravie,
Offrant de toutes parts sa jeune âme à la vie
Et sa bouche aux baisers !

Seigneur ! préservez-moi, préservez ceux que j'aime,
Frères, parents, amis, et mes ennemis même
Dans le mal triomphants,
De jamais voir, Seigneur ! l'été sans fleurs vermeilles,
La cage sans oiseaux, la ruche sans abeilles,
La maison sans enfants !

Extrait du recueil Recueil : "Les feuilles d'automne".




SUR UN PORTRAIT DE SAINTE


C'est toi, dénaturée ! Oui, te voilà, c'est toi
Qui fis taire ton cœur pour écouter ta foi,
Qui, pour gagner ton ciel de larve et de chouette,
Foulas ton âme aux pieds, mère sourde-muette,
Et qui, lorsque ton fils se couchait en travers
De ta porte, pleurant et les deux bras ouverts,
Marchas sur ton enfant pour entrer dans le cloître.

Quand l'amour décroissait, tu crus sentir Dieu croître ;
Ah ! Folle ! Et te voilà, face d'austérité !
Va, la sainteté froide est fausse sainteté.
Croire qu'on plaît au Dieu de lumière et de gloire
Parce que d'âme blanche on se fait âme noire,
Parce qu'on a d'abord soufflé sur son flambeau,
Parce qu'on vient à lui, n'étant plus qu'un tombeau
Où ceux qui vous aimaient d'avance ont dû descendre,
Et qu'on en est le marbre et qu'ils en sont la cendre !
Ô morne vision ! Mauvais songe que font
Ceux qui désertent Dieu dans le couvent profond !
Dieu, c'est la raison ; Dieu, c'est l'amour ; Dieu, c'est l'être ;
C'est le devoir de vivre après le droit de naître ;
C'est l'immense clarté sur l'immense combat.
Il a voulu que l'homme aimât, conquît, tombât,
Et ne fût pas fantôme et deuil. Le froc de bure
Ne donne point à l'homme une bonne courbure ;
Devenir ombre, c'est obscurcir le saint lieu ;
En s'approchant du spectre, on s'éloigne de Dieu.

Pas de cloître ; la vie. Un voile couvre un rêve.
Le mérite n'est pas, quand vers Dieu l'on s'élève,
De rejeter, ainsi qu'un vêtement quitté,
Ses parents, sa patrie et son humanité ;
De s'enfuir de son cœur ainsi que d'une fange ;
De dire : — Arrachez-moi, Christ, pour que je sois ange,
Mon père, ce lambeau, ma mère, ce haillon ! —
De mettre à la nature effarée un bâillon ;
De crier : — Mes enfants où tout mon sang se mêle,
Mon fils dans son berceau, ma fille à la mamelle,
Tout cela, c'est la nuit, car Dieu seul est le jour. —
De raturer en soi la famille et l'amour
Comme des contre-sens qui vous cachent le texte ;
Et de perdre la forme humaine, sous prétexte
Qu'on monte et qu'on s'en va dans le firmament bleu.
Faisons, tout en fixant notre regard sur Dieu,
Tous nos devoirs de fils ou de frère ou de père.
Soyons l'être penchant, même quand il espère.
Par l'esprit vers le bien, par la chair vers le mal ;
Sans quitter le réel, conquérons l'idéal ;
Restons homme, en montant vers le sépulcre austère.
Il faut aller au ciel en marchant sur la terre.

Le 9 mars 1855, extrait du Recueil
"Les quatre vents de l'esprit" (1881).
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